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EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE

2012

Vladimir MAKANINE

RUSSIA / RUSSIE

Vladimir Semenovitch Makanine est né en 1937 à Orsk, dans la région de l’Oural. Il a suivi des études de mathématiques et de cinéma avant de publier, en 1965, son premier roman, La Ligne droite. Il appartient à l’École de Moscou qui dépeint le grotesque de la vie quotidienne et les traits psychiques de personnages qui s’éloignent de la doctrine artistique officielle du réalisme socialiste. Comme nombre de ses contemporains, il est contraint pendant vingt ans à l’exil intérieur. La Perestroïka découvre en lui le dernier maître « classique » s’inscrivant dans la grande tradition littéraire de la prose russe.

Il est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages, recueils de nouvelles ou romans. Dès 1993, Georges Nivat saluait chaleureusement la traduction de La Brèche : « Une metropolis dévastée, parcourue par les tueurs, et où cliquèteront les cannes d’une armée désorientée d’aveugles : Makanine n’est pas tendre avec soi, avec nous… Mais il est la voix la plus forte d’aujourd’hui. » (Russie-Europe, la fin du schisme, études littéraires et politiques).

Vladimir Makanine a marqué le tournant du siècle par un long roman, Underground ou Un héros de notre temps, dont le titre renvoie à la fois aux Notes du sous-sol de Dostoïevski et au roman de Lermontov. Ce « héros de notre temps », écrivain « underground » interdit de publication pendant la période soviétique, n’a rien écrit depuis la chute du communisme. Il survit comme gardien d’une cité d’anciens appartements communaux aux couloirs labyrinthiques. Son récit de la vie de cette cité, tantôt tragi-comique, tantôt absurde, devient emblématique de tout un siècle d’histoire russe.

L’œuvre de Makanine donne à voir l’enlisement d’une société sclérosée dans laquelle évoluent des personnages qui aspirent au bonheur mais dont la quête se révèle vouée à l’échec. À propos de cette génération perdue, Makanine ironise amèrement : « Nous avons des neuroleptiques mais plus de prophètes. »

Vladimir Makanine a reçu en 1993 le Booker Prize pour Une table avec tapis et carafe au milieu et en 1998 le prix Pouchkine pour l’ensemble de son œuvre. Il a été distingué en 2008 par le prestigieux Prix Bolchaïa Kniga pour son roman Assan, paru la même année.

BIBLIOGRAPHIE

Vladimir Makanine a publié des romans et des recueils de nouvelles, genre dans lequel il excelle tout particulièrement.

De nombreux livres de Vladimir Makanine ont été traduits en français par Christine Zeytounian-Beloüs : L’intermède (in Là où le ciel...), Messidor, 1988 • Le Retardataire, Belfond, 1990 • La Brèche, Belfond, 1991 • Le citoyen en fuite, Flammarion, 1991 • Deux solitudes, Belfond, 1993 • Underground, ou un héros de notre temps, Gallimard, 2002 • Le prisonnier du Caucase et autres nouvelles, Gallimard, 2005 • La Brèche, réédition en poche, Gallimard, 2007.

D’autres ouvrages ont paru en français par les soins d’autres traducteurs : Les Vieux livres, Alinéa, 1988, trad. Françoise Cherbe • Les Voix, Alinéa, 1988, trad. Françoise Cherbe • Le Précurseur, Actes Sud, 1989, trad. Catherine Mazel • La perte, Alinéa, 1989, trad. Richard Roy • La rivière au cours rapide, suivi de La vieille cité, Messidor, 1991, trad. Françoise Godet-Konovalov • La route est longue, suivi de Une table avec tapis et carafe au milieu, Gallimard, 1994, trad. Bernadette Du Crest • La frayeur, Gallimard, 2009, trad. Yves Gauthier.

À l’occasion de la remise du Prix Européen de Littérature, un nouveau roman de Vladimir Makanine, Assan, a été publié aux Éditions Gallimard, partenaires du Prix, dans la traduction de Christine Zeytounian-Beloüs.

Simultanément paraît dans la revue Europe un dossier spécial consacré à Vladimir Makanine et réalisé par Christine Zeytounian-Beloüs.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE PRONONCÉ PAR VLADIMIR MAKANINE LE 16 MARS 2013 EN L'HÔTEL DE VILLE DE STRASBOURG (Traduit du russe par Christine Zeytounian-Beloüs)

1.
Dénoncer les autres à qui de droit, ce n’est pas un si gros péché. Ça ne se remarque pas trop. On peut se moquer des mouchards. On peut annoncer à voix haute (à tout hasard) qu’il faut faire attention aux oreilles indiscrètes ou prévenir quelqu’un qui n’est pas au courant.

En russe, le mouchard s’appelle stoukatch, littéralement « le frappeur ».

On pourrait l’appeler délateur tout simplement... dénonciateur... indic... informateur...

Mais la langue russe est crue et précise. Le mouchard va frapper aux portes des bureaux où siègent les autorités. Il s’engouffre dans leurs entrailles familières, s’installe dans le fauteuil en face et frappe avec précision notre portrait, celui de nos activités et de nos rencontres. Le mouchard sait (pas toujours ! mais tout de même!) comment et de quel pas il a franchi la limite et s’est laissé contrôler par les organes du pouvoir. Il faut noter que le mouchard est conscient de sa vulnérabilité et de son âme coupable.

Mais de nos jours notre interlocuteur blasé est généralement peu enclin à nous écouter sur ce thème. Le mouchard est considéré comme un personnage obsolète. Dépassé depuis longtemps. Ça remonte à Mathusalem ! Et d’ailleurs que représentent-ils donc, ces mouchards ? Valent-ils vraiment la peine qu’on les évoque dans un discours sérieux ?

2.
En 1978, les éditions allemandes Bertelsmann ont publié mon roman Le premier souffle. Ma première traduction à l’étranger !... Immédiatement, comme il se doit, notre presse soviétique s’est empressée de m’attaquer. Mais à l’époque, c’était dans l’ordre des choses. On m’a critiqué modérément, simplement par esprit de conscience. Mais soudain la radio BBC, qualifiée alors de « voix ennemie », a annoncé que le jeune auteur Makanine avait été invité à la foire de Francfort, mais, bien que publié, on ne l’avait pas laissé sortir.

L’agence soviétique des droits d’auteurs VAAP qui prenait alors toutes les décisions en matière de droits avait annoncé sans ciller : Makanine est malade et c’est la seule raison de son absence. Cinq fonctionnaires de l’agence se sont rendus à la foire de Francfort à sa place, comme chacun le sait les fonctionnaires soviétiques ne tombent jamais malades.

Cette émission de la BBC a provoqué une certaine agitation dans le milieu littéraire de Moscou : qui était donc ce Makanine ?

Mais Gueorgui Markov, premier secrétaire de l’Union des écrivains, en homme expérimenté, a décidé d’arrondir les angles ou du moins de les maquiller. Il m’a convoqué, m’a interrogé et, en ma présence, a demandé à un fonctionnaire : qui donc est censé se rendre en Allemagne prochainement ? On lui a répondu : Trifonov... Et Markov a dit : « Eh bien, laissez aussi sortir celui-là par la même occasion. Et ils m’ont laissé sortir. Un vrai miracle ! Un voyage inoubliable ! Nous avons participé à de nombreuses rencontres, parcouru l’Allemagne de long en large. Henrich Böll était notamment présent, et plus tard j’ai aussi rencontré Günter Grass qui m’a offert un dessin intitulé Combat de coqs. Et bien sûr, Böll et Grass n’ont pas mâché leurs mots en exprimant leur opinion.

Nos fonctionnaires m’avaient prévenu à l’avance et avaient essayé de me faire peur : c’est une très mauvaise idée de les rencontrer, Böll a dit que L’union des écrivains était une organisation policière. Craignant encore un refus de dernière minute, j’avais demandé en retenant mon souffle : « Et Grass ? » Le fonctionnaire avait répondu : « Celui-là, c’est encore pire ».

Juste avant mon départ, près du métro, un homme m’a abordé, il s’est présenté et m’a annoncé : « Vladimir, c’est très bien que quelqu’un comme vous, encore jeune, voyage en RFA. Je suis un homme modeste, mais je suis de ceux qui protègent les intérêts de notre pays. Je vous le demande, durant votre tournée allemande, prenez des notes, même brèves. » J’ai répondu : « Je vais y réfléchir... ». Et lui : « Fixons-nous rendez-vous. N’écoutez pas les fonctionnaires. C’est très bien que vous fassiez connaissance avec Henrich Böll et Günter Grass ».

Il ne restait qu’un jour avant mon départ. J’avoue que je me sentais assez perdu face à une situation aussi inhabituelle. Si je refusais franchement, il me rayerait de la liste des partants. Et ce merveilleux voyage n’aurait jamais lieu.

Mais après tout, les temps avaient changé, on n’était tout de même plus en 1937...

Je lui ai répondu, d’un ton troublé mais comme en plaisantant : « D’accord, venez à l’heure du repas sous le kiosque près de la maison d’édition, on s’y retrouvera comme dans un roman d’amour. »

Je n’ai pas dormi de la nuit.

Il est peut-être venu, mais pas moi. Je me suis défilé. Et je suis parti en Allemagne. C’était visiblement un mouchard peu expérimenté, il n’a pas réussi à me harponner. Il a raté son coup. Et les choses en sont restées là. Une tentative de recrutement légère, peu insistante, totalement vaine en apparence.

Et une nuit d’inquiétude pour moi.

3.
Il y a vingt ans (environ) on s’est mis à analyser le phénomène des mouchards (mais ça n’a pas duré). Des gens voulaient les étudier. Ils assuraient que la délation était un parfait exemple de la manière dont se forme la personnalité sous nos latitudes, trop dépendante du pouvoir, de son emprise : question cruciale ! On a même assisté à de vagues tentatives de repentir collectif, il fallait voir avec quelle légèreté certains avouaient avoir écrit des dénonciations. Un vrai signe des temps. Une caractéristique des années 90.

Une prise de conscience. Les aveux publics ont quelque chose d’éthéré. Évidemment, ce n’étaient pas des célébrités qui battaient leur coulpe, mais des gens de notoriété moyenne. Assez notables cependant. Qui déclaraient avec même une certaine insistance :
– Oui, nous étions des mouchards. Mais que voulez-vous, c’était dans l’air du temps.

Cinq ou six quidams qui se plaignaient et s’attendrissaient sur eux-mêmes, étonnés d’avoir parlé !... Et qui n’ont pas tardé à se taire. Comme si la honte les avait enfin rattrapés.

     Dans mon souvenir, le plus intéressant de ces repentis était l’artiste X. un peintre intelligent et talentueux. Il ne se contentait pas de peindre, il écrivait aussi activement sur l’art contemporain abstrait.

X., comme tous les autres, parlait de lui-même et de son activité de mouchard avec une certaine indulgence. Sans prendre totalement les choses au sérieux. En buvant un verre de vodka. Dans la bonne humeur du soir. Un souvenir qui remonte... dans une pièce surchauffée, l’air est lourd, mais pas moyen d’arrêter de parler.

Et bien sûr, X. ne se frappait pas la poitrine. Il ne pleurait pas à chaudes larmes. Il ricanait légèrement plutôt qu’il ne riait. Un tout petit rire. Il riait surtout de lui-même. Se souvenant de situations amusantes. Et nous trouvions tous la conversation assez plaisante : c’est agréable de se moquer gentiment d’une époque qui s’éloigne déjà (au pas de course).

4.

Selon le récit qu’il en faisait, l’artiste X. avait été harponné de manière solide et professionnelle.

C’était il y a longtemps. On parlait beaucoup à Moscou d’une exposition d’artistes non officiels, de la même mouvance que celle qu’on avait écrasée à coups de bulldozers. L’artiste X. a reçu un coup de fil et on lui a demandé d’écrire sur l’exposition. (Il était en quelque sorte en dette vis-à-vis de ces fonctionnaires. Deux ou trois fois, il avait tenu en public des propos d’un libéralisme excessif et ces gens l’avaient pardonné pour ainsi dire, ils ne l’avaient pas sanctionné mais s’étaient contentés de le gronder du doigt. Une modeste réprimande. Rien de plus.) X. les a rabroués : tu parles d’une dette ! et quoi encore !... mais ils ont insisté ardemment : « Aidez-nous donc à votre tour ! Dites toute la vérité... Non, pas la vérité libérale. La vérité telle qu’elle est. Honnêtement. Vous pouvez bien faire ça ?... Ou est-ce trop vous demander ? »

Le type du bureau le pressurait de toutes les manières (vous serez le premier à écrire les choses franchement ! Oui, ça demande du courage. Oui, toute la vérité !) Et l’artiste X. pour la première fois a essayé d’avoir une perspective plus large.

Chacun le sait. Avant qu’un artiste ne tombe sous la coupe de ces fameux organes, dans sa conscience se forme l’image d’un inspecteur bien précis avec lequel on peut parler honnêtement. Les gens du pouvoir ne sont tout de même pas tous des idiots ! Et aux yeux de l’artiste harponné, l’image de l’inspecteur commence à grandir et devient l’incarnation d’un gouvernement digne de ce nom. X. comprenait bien sûr qu’on lui avait mis le grappin dessus, qu’on voulait le piéger, mais avec déjà un certain fatalisme, ils téléphonaient déjà chez lui, ils risquaient de répandre des rumeurs sur son compte, ils étaient déjà en contact ! Même si personne ne le savait...Et puis tout ce qu’on lui demandait, c’était de rédiger un rapport expliquant (justifiant) cette exposition, un texte qu’il aurait honnêtement écrit et signé. Les mots se sont mis à couler de source. Dès que l’image d’un gentil inspecteur se forme dans la conscience, le reste arrive tout seul.

« Venez nous voir. Oui, au bureau... Comment ? Qu’est-ce qui vous gêne ? » le persuadait une voix âgée qui n’avait rien de brusque. Et finalement, X. y est allé. Pour la première fois. Avec un texte expliquant l’exposition.

5.
Son chapeau à la main, X. est entré dans ce fameux bureau. Et durant une demi-heure, non, plus ! il a expliqué quelle peinture était progressiste et quelle peinture ne faisait qu’imiter la vérité. Expliqué pourquoi il fallait encourager cette exposition et pourquoi il ne fallait pas l’interdire.

X. était fâché : on avait essayé de disperser les artistes de force et en guise de prétexte on avait imité un petit incendie, de prétendus « pompiers » avait arrosé les peintres abstraits, envoyant parfois comme par mégarde des jets d’eau directement sur les toiles exposées. Une cohue inimaginable. Dans le local enfumé et inondé on avait peine à respirer. Surtout dans la première salle, la plus scandaleuse, les peintres s’étaient conduits de manière héroïque et bien entendu X. lui-même était du nombre. Il avait condamné à haute voix les autorités obtuses et les policiers qui jouaient du gourdin, et ensuite il avait téléphoné à son petit vieux du KGB : il leur avait pourtant fait confiance ! Il avait essayé de leur apprendre à apprécier la peinture !

C’est armé de ces récriminations qu’il a débarqué dans ce bureau... Comment ? Pourquoi ? Pour rien... Par simple inertie ?

Dans la conscience de X. l’image du gentil inspecteur se dressait encore (ou plutôt siégeait derrière son bureau). Dans ces années-là, notre critique ne qualifiait pas encore de « malédiction historique » la confiance sous-jacente des Russes à l’égard du pouvoir.

Et l’étrange illusion continuait, d’un homme imaginant que quelque part, dans ses strates profondes où reposait un reste d’honnêteté enfouie, le pouvoir le comprendrait forcément.
– Tu sais, poursuivait l’artiste X., cet inspecteur était vraiment petit, âgé, avec des épaulettes défraîchies (luisant insidieusement d’un éclat d’argent mat), presque un vieillard. Assis sur sa chaise, il hochait la tête. Ça me donnait même envie de tout lui raconter. Alors j’ai parlé... Et figure-toi que j’ai commencé à me sentir en partie coupable. Pour les erreurs de l’exposition. Mais oui, j’éprouvais un certain sentiment de culpabilité... En fumant dans son bureau. Dès la première visite... Déjà coupable dès la première visite... Une méthode bien russe qu’ils ont appliquée à des centaines, à des milliers de gens ! Des milliers qui se sont fait prendre et se feront prendre encore... Le gentil inspecteur, c’est notre absolu.

6.
Pour ne pas trop charger le sujet, souvenons-nous qu’à la même époque (de doux repentir) quand les informateurs se confessaient en chœur, un autre processus a mûri dans notre société : les armes sont descendues des montagnes. Des hommes en armes revenus de la guerre.

En plein cœur des années 90.

Jadis, cinq ou dix personnes se seraient hâtées de rapporter aux autorités qu’un tel s’était acheté une bonne kalachnikov AK-47 d’occasion. On faisait désormais commerce des armes rapportées de Tchétchénie, elles déboulaient lentement des montagnes du Caucase à Moscou et Saint-Pétersbourg. Pour se répandre dans les villes plus modestes.

Les mouchards, craignant peut-être qu’on ne leur coupe la langue, se réfugiaient peu à peu dans l’ombre. Ils étaient des dizaines alors que les anciens de Tchétchénie étaient des milliers. Les deux vagues se côtoyaient sans confrontation. Une époque compliquée.

Certains gars sont revenus de Tchétchénie avec leurs propres armes. Ils voulaient trouver un travail généreusement payé et leur talent le plus généreux, c’était de savoir tirer. Ils se faisaient engager comme gardes. Ils étaient difficiles à soudoyer. Pour certains, un travail de garde, ça ressemblait à une corne d’abondance : une voiture Lexus, des restaurants, des jolies filles, beaucoup de temps libre ! Ceux qui n’avaient pas passé la guerre à se tourner les pouces étaient capables de devenir des gardes professionnels de haut niveau, avec un salaire à la clé. Des hommes qui s’étaient combattus dans les sentiers de montagne se sont retrouvés collègues. Des anciens des deux camps. Devenus adultes. Qui se saluent avec le sourire.

C’est ce nivellement progressif de la guerre progressant vers une paix complexe que j’ai évoqué dans mon roman Assan.

7.
L’artiste X. à l’occasion de cette exposition avait accompli de gros efforts pour expliquer aux autorités la peinture abstraite mais progressiste. Il était retourné au bureau du KGB.
– J’y suis retourné, m’a-t-il raconté, en poursuivant son récit.

Il a dit ça en riant, avec une dose d’amertume.
– Mais pourquoi ? me suis-je exclamé, oubliant le nœud de l’affaire.
– Ça s’est trouvé comme ça... Il y avait des choses que je n’avais pas fini de leur expliquer.

Il était incapable de clarifier davantage la raison de son retour... Ce sont des choses qui arrivent. Des choses qui ne s’expliquent pas.

Nous étions assis dans un café modeste. X. a rapproché sa tasse.
– Je leur ai rendu visite.

Et après un silence, il a souri de travers :
– Et alors ? Ton ancien camarade d’études, l’artiste X. a couru une nouvelle fois s’expliquer devant les inspecteurs... Quelle horreur ! il est revenu en douce au KGB... Pour expliquer cette peinture jugée scandaleuse. Pourquoi ? Parce que certaines phrases de mon rapport ne me plaisaient pas... Les mots manquaient de précision... Je te le jure... ha, ha, ha... j’ai corrigé les phrases douteuses. Je cherchais les mots. J’en étais rouge d’émotion ! Les affres de la création délatrice. Je voulais mieux détailler les choses. Non, pas pour moi ! Pour le bien général ! Je me sentais dans la peau d’un humaniste, aussi ridicule que cela paraisse aujourd’hui. Je voulais rétablir la paix... Un vrai philanthrope.

Et il a ajouté, toujours en ricanant :
– Je voulais que les types du KGB... ce sont aussi des forçats à leur manière... ils sont humains eux aussi... enfermés dans la sombre tanière de leur bureau, je voulais qu’ils ne restent pas sourds, qu’ils évoluent au lieu de dégénérer. Qu’ils prêtent l’oreille à la vraie vie qui déferle sur nous.

J’ai gardé le silence.
– Sais-tu ce que ça implique, revenir au KGB pour la deuxième fois ? Même sous couvert de philanthropie ? m’a demandé X. avec le sourire en déplaçant encore sa tasse de café. Eh bien écoute. J’étais assis là en train de corriger ma dénonciation humaniste... rectifiant les phrases qui sonnaient trop plat. Griffonnant avec mon stylo. Je marmonnais même en testant les mots à l’oreille... Et en face de moi, derrière le bureau, il y avait ce petit homme. Un petit homme un peu asthmatique aux cheveux gris. Avec des épaulettes discrètes. Il était chargé du secteur de l’art dans ce bureau du KGB. Un comité de quartier si je me souviens bien. Je ne le reconnaîtrais pas si je le rencontrais aujourd’hui... Comme tous les petits fonctionnaires du KGB, il était réservé... gris et petit... comme une mite. Les minutes s’écoulaient et le petit homme gris me regardait corriger mes jolies phrases. D’un air compatissant ! Oui, il me manifestait sa sympathie! Il répétait comme un refrain ponctuant mes corrections stylistiques : bien... bien... bien. Une fois, il a même soupiré : ah, la pauvreté, la pauvreté... A ses yeux, j’étais un indicateur débutant. Venu à l’essai proposer mes services. Tu entends ?... C’est drôle, pas vrai ?

Malgré tout, ses paroles pesaient plus qu’un simple bavardage avec un ancien camarade d’études rencontré par hasard dans un café près du métro.
– Ah, ai-je dit, oublie ça... Il faut reprendre le dessus.
– Oublier ? Je ne peux pas me défaire de l’image de ce vieux type du KGB.
– Oublie.

Il s’est exclamé :
– C’est ce que j’ai fait... C’est ce que j’ai fait. J’ai oublié. Mais eux ne m’ont pas oublié... Et j’ai reçu une petite somme d’argent par la poste après ma visite. Un mandat d’origine floue... sans adresse d’émission, mais j’ai su d’où ça venait. C’était le prix du rapport.
– Mais pourquoi l’as-tu encaissé ?
– Je ne l’ai pas encaissé. Penses-tu ! Jamais de la vie. Mais ma femme, bien qu’on soit divorcés, habitait encore officiellement à la même adresse que moi. Elle est allée à la poste et a pris l’argent en utilisant une vieille procuration. Bien sûr, elle n’avait pas la moindre idée de l’origine de cet argent. Mais l’argent est toujours bon à prendre, d’où qu’il vienne. Surtout quand on en manque à la maison ! Ça aurait pu être des honoraires pour n’importe quoi, un article sur l’exposition dans un journal, à la radio, à la télé !
– On ne peut pas lui en vouloir. Elle l’a encaissé sans réfléchir et ne s’en est souvenue que beaucoup plus tard... Qu’aurais-je pu faire ? Leur renvoyer la somme ? Mais de quelle manière ?... L’adresse était indéchiffrable, la poste ne pouvait pas l’accepter. Le rapporter en mains propres ? Mais où, à qui ? Revenir dans ce même bureau ? C’est drôle, pas vrai ?
– Pas vraiment.
– Eh bien moi j’en ai ri.
– Il n’y avait pas de quoi rire.
– Mais si ! A l’époque... dans l’excitation de cette exposition... j’en ai ri. Et même aux éclats. Ils avaient voulu me marquer avec cet argent ! M’estampiller ! Moi ! L’artiste X. ! Notre KGB avait vraiment recours à des méthodes dépassées. Ils s’amusaient à envoyer de l’argent ! De l’argent, pensez donc !

Il a vidé d’un trait son café refroidi avant de poursuivre hâtivement, avec une sorte de fausse joie :
– Ah, la pauvreté ! la pauvreté ! comme disait ce capitaine du KGB tout gris. Un modeste gradé. Tout vieux mais encore capitaine... J’ai ai ri à l’époque. J’en ai ri... C’est sans doute lui qui m’a envoyé cet argent. Une somme dérisoire, mais d’autant plus explicable de sa part : une marque de sympathie de ce petit fonctionnaire soigneusement rasé... pour aider le pauvre intellectuel démuni.

8.
Et si je voulais écrire aujourd’hui sur le pouvoir, j’évoquerais avec plaisir non pas Poutine et Medvedev, mais Gorbatchev, la manière dont il a cédé ce même pouvoir, le lâchant des mains progressivement et généreusement (d’un air un peu grognon). Cette générosité progressive dénotait un comportement reconnaissable : Gorby sentait sans le moindre doute que quelque part (à proximité) un petit homme gris était assis sur une chaise, la poussière des bureaux couvrant déjà ses épaulettes discrètes... pas un historien ni un penseur... non, rien de tel ! Un homme âgé surveillant les choses avec honnêteté, qui saurait comprendre avec bienveillance tout ce qui nous arrive et le décrire. A qui on peut tout raconter. Même quand on se trouve au sommet...

Et comment ne pas reconnaître « le bon, le gentil inspecteur », ce vieux type gris aux épaulettes décolorées par le temps.

DOCUMENTS

DISCOURS DE REMISE DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE ET DE SA BOURSE DE TRADUCTION PAR DANIEL PAYOT, REPRÉSENTANT ROLAND RIES, SÉNATEUR MAIRE DE STRASBOURG

Chaque année au mois de mars, la ville de Strasbourg, en mettant la littérature européenne à l’honneur, se donne rendez-vous avec elle-même, avec son histoire, avec sa créativité, avec les valeurs auxquelles elle est depuis longtemps et reste aujourd’hui attachée. Et chaque année, ce rendez-vous, bien loin d’être exclusif et confiné, prend le sens d’un accueil, d’une rencontre, d’une ouverture. Avec la littérature, en effet, ce sont des êtres humains qui se trouvent célébrés, des écrivains, des traducteurs, des lecteurs, toutes celles et tous ceux qui, à divers titres, assurent ces passages, ces complicités, ces reconnaissances explicites ou tacites, ces exercices d’admiration et ces confidences qui font que l’écrit et le sens, le livre et la parole, la sensibilité et l’adresse réciproque circulent parmi nous, sans frontières, sans contraintes, sans formalisme ni dogmatisme.

La cérémonie d’aujourd’hui leur est dédiée. Cette remise du Prix Européen de Littérature prend place dans un ensemble intitulé « Traduire l’Europe », 8es Rencontres Européennes de Littérature, organisé par l'Association Capitale Européenne des Littératures, en association avec la Ville et la Communauté Urbaine de Strasbourg et avec l'Université de Strasbourg, avec le soutien du Ministère de la Culture et de la Communication, du Ministère des Affaires Etrangères et Européennes, de la Région Alsace et de l’Office pour la Langue et la Culture d’Alsace.

Grâce aux énergies, aux compétences et aux enthousiasmes qui se trouvent ainsi fédérés, Strasbourg assume et revendique l’une de ses vocations constitutives, une vocation conjointement littéraire et européenne ; elle vérifie, une fois encore, que ces deux volets sont indissociables : entre la littérature, dont les horizons sont universels, mais qui exprime chaque fois ces horizons depuis des lieux particuliers, et l’Europe, qui revendique simultanément des spécificités et une mission et une ouverture universelles, les relations sont évidentes, riches, constructives. Il nous revient, à nous tous, de faire en sorte qu’elles ne soient pas seulement évoquées pour célébrer de glorieux moments du passé, mais aussi pour consigner une dynamique actuelle et une création effective de possibles pour aujourd’hui et pour demain.

C’est dans cet esprit que je suis honoré et heureux de vous recevoir tous, au nom de Roland Ries, Sénateur-Maire de Strasbourg, dans cette maison commune devenue pour quelques instants siège des littératures européennes.

Si vous le voulez bien, je vous propose d’en venir maintenant à la remise du Prix Européen de Littérature, placé sous le patronage du Secrétaire Général du Conseil de l’Europe.

Il est décerné cette année à Monsieur Vladimir Makanine, citoyen de la Fédération de Russie, auteur de nombreux textes, nouvelles et romans, dont beaucoup ont été traduits en français. Underground ou un héros de notre temps a eu, dans notre pays comme en beaucoup d’autres, un retentissement particulièrement important, ainsi que le recueil de nouvelles intitulé Le Prisonnier du Caucase. Aujourd’hui paraît Assan, un gros roman, passionnant de bout en bout, dont l’édition chez Gallimard est directement coordonnée avec ce Prix. Vladimir Makanine est déjà lauréat de nombreuses distinctions, en Russie et en Europe, et celui que nous lui remettons aujourd’hui à Strasbourg, le Prix Européen de Littérature, aura pour lui, je pense, une signification toute particulière.

Le monde de Vladimir Makanine est celui qui a succédé à l’effondrement des grands récits dans lesquels l’humanité tentait de consigner le sens de sa présence dans l’univers, dans la proximité des dieux, parmi les aléas contrastés du destin. Pendant des siècles, ce désir de sens s’est dit dans des constructions, des monuments, des équilibres, des alternatives explicites, des orientations formulables. Entre le Bien et le Mal, le Juste et l’Injuste, le Vrai et le Faux, le Transcendant et l’Immanent, le Nécessaire et l’Accidentel, il y avait certes des abîmes, mais ces abîmes étaient énonçables, la parole pouvait tenter de les traverser, et si elle n’y parvenait pas, du moins pouvait-elle s’y établir et se hasarder à habiter ces interstices abyssaux. Les pensées, les élaborations idéologiques, les doctrines, les utopies mêmes étaient certes diverses, souvent concurrentes, parfois en lutte manifeste les unes contre les autres, mais ces différents, ces clivages, ces hostilités avaient des noms et des titres, ils étaient analysables, on pouvait les identifier, les valoriser ou les dévaloriser par les moyens du discours, de l’argumentation, de la transmission.

Et puis les cartes se sont brouillées, les frontières et les contours se sont estompés, les catégories et les essences ont perdu leur évidence, les valeurs ont été dépossédées de ce qui assurait leur identité reconnaissable, leur visibilité. L’existence humaine qui résulte de cet effacement des grands récits de légitimation et de cette ruine des grands édifices différenciés possède une puissance de fascination nouvelle et considérable ; elle est, je crois, ce qui interpelle, provoque et poursuit l’écriture de Vladimir Makanine.

Si cette écriture possède une force d’expression étonnante, si elle témoigne d’une jubilation extraordinaire, si elle entraîne son lecteur dans un mouvement irrépressible, irrésistible, c’est peut-être parce que le monde sans foi et sans loi qu’elle décrit, ce monde qui a atteint un degré de désenchantement extrême, dans lequel il ne reste plus grand-chose en termes de certitudes auxquelles se raccrocher encore, ce monde, l’écriture de Vladimir Makanine ne le juge pas, elle ne tente pas de le rapporter à des normes, elle ne lui impose pas des concepts, des règles, des représentations ni des prescriptions qu’elle irait chercher ailleurs, dans un idéal préservé, dans un système moral, religieux, politique, idéologique ou philosophique ; elle ne plaque rien sur ce monde qu’elle emprunterait à une région miraculeusement indemne, elle s’immerge complètement en lui, elle l’explore sans présupposés, elle le parcourt sans prétendre le dominer, sans faire croire qu’elle le voit de loin ou de haut, qu’elle l’appréhende depuis un lieu à part, supérieur. Cette écriture est elle-même expérience, de part en part immanente, elle appartient au monde qu’elle donne à voir, elle en partage les mouvements, les chocs, les attentes, les moments d’apaisement et les violences brutales, les horreurs et les ponctuations. Elle fait corps avec les situations relatées, avec la densité physique des épisodes racontés, avec l’épaisseur charnelle des confrontations de tous ordres. Elle semble elle-même saisie, sans préparation, démunie, stupéfaite, par l’alternance souvent brusque de déplacements et d’arrêts, de petites continuités conquises et de surgissements inattendus, de désirs de temporalités longues et d’irruptions soudaines qui déchirent le temps avec l’incommensurable fureur des explosions qui, dans le dernier livre de Vladimir Makanine, Assan, déchiquettent les corps.

La prose de Vladimir Makanine est tout entière mobilisée pour donner à voir, à entendre, à sentir, à toucher un monde constitutivement, intrinsèquement multiple, instable, sans assises et sans légitimations permanentes. Dans un tel monde, les moments de relâchement, de paix, de solidarité, les preuves d’amitié, d’amour, les manifestations de respect, l’attention portée à autrui, la compassion, toute cette humanité ordinaire, tous ces petits phénomènes du quotidien prennent un relief saisissant, ils acquièrent une puissance d’émotion singulière. Précisément parce qu’ils ne sont pas présentés comme des cas particuliers d’une règle générale, comme les preuves parmi d’autres d’une fraternité évidente, comme les témoignages attendus d’une dignité humaine qui irait de soi, ces manifestations témoignent d’une vie et d’un sens maintenus malgré tout, ils font entendre une parole extrêmement fragile et qui pourtant résiste aux destructions, aux ruines, aux effondrements irréparables.

Le monde de Vladimir Makanine est souvent sans pitié, désenchanté au-delà de ce qu’on pourrait dire. C’est un monde de la domination, de l’affrontement, de la combine, de la corruption, des petites affaires, des petits profits, du cynisme banalisé, de l’arrangement sans scrupules, de la négociation généralisée de tout, y compris des principes et des vertus ; c’est un monde dans lequel l’argent et tous les comportements qu’il inspire ont remplacé les dieux, les lois, les doctrines et les croyances. Et c’est aussi un monde qu’habitent de nombreuses et touchantes manifestations de sens, des fidélités intangibles, des solidarités inespérées, des proximités désintéressées, des reconnaissances d’autant plus belles qu’elles n’ont rien d’attendu ni de nécessaire.

La prose de Vladimir Makanine, jubilatoire et précise, désillusionnée et passionnée, émancipée de tout impératif et cependant sensible aux survivances du sens, lucide quant à l’implacable et pourtant tendrement attachée à toutes les résistances que l’humain oppose encore à cet implacable, la prose de Vladimir Makanine est celle d’un très grand écrivain, d’autant plus universel qu’il situe ses textes précisément, dans des lieux et dans des circonstances où le monde contemporain nous livre, au-delà de toute espérance mais aussi de toute complaisance, sa vérité singulière, une vérité terrible et, dans sa cruauté ainsi superbement exhibée par la littérature, fascinante.

Monsieur Makanine, c’est avec beaucoup d’émotion que j’ai le très grand honneur de vous remettre aujourd’hui, à Strasbourg, au nom de l’Association Capitale Européenne des Littératures, le Prix Européen de Littérature.

Chaque année, le Prix Européen de Littérature est accompagné d’une bourse de traduction, et nous ne soulignerons jamais assez la pertinence et la justesse de cet accompagnement. Les traducteurs sont au premier chef ceux à qui nous devons la circulation des textes, leur décloisonnement, leur voyage dans des paysages linguistiques, symboliques, culturels, multiples. Ce faisant, nous leur devons aussi un accès singulier à tout texte littéraire, quelle que soit la langue dans laquelle il fut écrit et quelle que soit la langue dans laquelle nous le lisons. Il a été écrit à tel endroit, dans telle langue, originairement immergé dans telle culture, mais il était aussi depuis le départ destiné à sortir de cette localisation première, à cheminer dans des contrées tout autres, à rencontrer des locuteurs tout différents. Les traducteurs nous font éprouver les textes comme dotés, dans leur intimité la plus singulière, d’une dimension d’extériorité, d’altérité ; ils nous font comprendre que la littérature est située chaque fois quelque part et qu’elle est aussi d’emblée confrontée à l’étranger, un étranger qui passe là, à l’intérieur du texte et en-dehors de lui. Le traducteur travaille à rendre les textes familiers au-delà de leur langue et de leur pays d’origine, et par là ils suggèrent que toute familiarité est depuis toujours habitée par la dimension d’un étranger qui la traverse, et que c’est là une magnifique expérience.

Madame Christine Zeytounian-Beloüs, vous avez traduit en français huit titres de Vladimir Makanine, dont le dernier roman, Assan, qui paraît aujourd’hui chez Gallimard. Vous avez traduit beaucoup d’autres auteurs russes, un très grand nombre de textes, en prose ou en vers. Vous êtes vous-même écrivaine, poète, vous êtes aussi peintre, dessinatrice et illustratrice, vous travaillez dans l’édition. Vous avez reçu en 2010 le Prix Russophonie pour la traduction du poème d’Andreï Biely : « Premier Rendez-vous », un texte, ai-je lu, qui vous tient particulièrement à cœur.

Ces quelques mentions sont très insuffisantes, mais elles indiquent peut-être, beaucoup trop rapidement, une impressionnante conjonction de qualités, d’engagements, de compétences, de savoirs, de dons et d’enthousiasmes.

Au nom de nous tous ici, je vous remercie de tout ce que vous faites pour ce transport de mots, d’images, de sens, d’émotions que vous organisez entre France et Russie, et je suis très heureux de vous remettre ce matin, au nom de l’Association Capitale Européenne des Littérature, la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature.