Il ne s’agit pas ici de présenter Alberto Manguel, il est suffisamment connu de ses lecteurs pour que la tâche soit inutile. Et pour mieux le connaître, on peut se reporter à un volume d’entretiens paru à l’automne 2009 : Ça & 25 centimes. Conversations d’Alberto Manguel avec un ami, aux éditions L’Escampette, qui apprendra bien plus de choses que le résumé brutal que je pourrais faire ici. Ou mieux encore, on peut lire son dernier roman, Tous les hommes sont menteurs (Actes Sud, 2009 pour la traduction de l’espagnol), dans lequel il apparaît comme l’un des narrateurs, mais dans une polyphonie où sa voix est une voix parmi d’autres, et sous un titre qui incite à la prudence – ce qui confirme, si besoin était, que la fiction est fiable, qu’elle ne cherche pas à leurrer, à mentir.
Plutôt que de le présenter, j’aimerais dire pourquoi nous lui avons adressé une invitation à ouvrir ces journées de rencontres littéraires. Depuis plusieurs années, ces rencontres s’ouvrent par une séance consacrée à l’idée de littérature européenne. Nous avons commencé par évoquer Guillevic traducteur, puis Jean Bollack est venu parler de son ami Paul Celan, l’an dernier nous posions la question « existe-t-il une littérature européenne ? », question à laquelle ont tenté de répondre Anne Brasseur, Jean-Yves Masson et Guy Fontaine – et cette année, c’est Alberto Manguel qui vient poursuivre notre dialogue, ou notre interrogation, à partir de Babel, cette fois-ci, ou « autour de Babel », pour reprendre le titre de la conférence qu’il va prononcer.
Alors pourquoi Alberto Manguel ? D’abord parce que nous avons souhaité bénéficier de son regard qui est à la fois extérieur et intérieur. Extérieur, parce que au sens étroit, géographique du terme, il n’est pas européen : il est né, on le sait, en Argentine, il a vécu en Israël, au Canada, et dans bien d’autres lieux. Intérieur pourtant, et c’est le plus important, pour différentes raisons : d’abord, parce que parmi les écrivains contemporains, il est l’un des plus fins connaisseurs de la littérature et de la culture européennes (parmi ses essais les plus récents, on peut citer L’Iliade et l’Odyssée, Bayard 2008, ou les conférences radiophoniques de La cité des mots, Actes Sud, 2009 pour la traduction de l’anglais). Ensuite, parce que les écrivains dont il a parlé sont, pour certains, de ces écrivains inclassables ou qu’il serait très réducteur d’assigner à un lieu géographique précis. Ainsi Borges, dont on sait qu’il a été le lecteur (voir Chez Borges, Actes Sud, 2003), était bien un écrivain argentin, mais il représente aussi tout ce qu’on peut rêver comme la civilisation de l’Europe : une connaissance profonde de toutes ses littératures, de plusieurs de ses langues, un goût pour le voyage, pour la conversation, etc. Ou encore Kipling, sur lequel Alberto Manguel a écrit un petit livre : quel écrivain est plus britannique ? Et pourtant il est l’un de ceux qui ont vraiment connu l’Asie. On pourrait nommer encore Stevenson et d’autres écrivains européens dont Alberto Manguel dit qu’ils font partie de sa famille. Bref, son intérêt pour ces écrivains nous montre que l’Europe n’est pas insulaire, qu’elle se ramifie, change, dialogue avec ce qui n’est pas elle (même s’il y a aussi une face plus noire de l’Europe, nous ne le savons que trop).
De façon générale, le parcours historique que fait Alberto Manguel dans plusieurs de ses livres traverse les frontières et montre quels mythes précaires sont les nations. Mais s’il montre la pauvreté des mythes liés aux identités nationales, il ne le fait pas à la façon d’un idéologue, d’un polémiste, il le fait spontanément, avec aisance : on sent bien que l’effort, la contrainte pour lui, ce serait de lire, d’écrire, de respirer en se limitant à l’espace de la nation. Si bien que souvent, en lisant ses essais, on prend intérêt à ce qu’on apprend sur tel auteur ou tel livre, mais il y a un surcroît d’intérêt dans le parcours, dans sa liberté, dans sa fluidité nocturne. Le monde est allégé, rassemblé dans cette part de lui-même qu’est la bibliothèque. Et du coup, le regard d’Alberto Manguel agit un peu comme celui de ces historiens contemporains qui nous apprennent à voir l’Europe comme une région du monde, une parmi d’autres, dans une histoire décentrée. L’Europe est peut-être assez grande aujourd’hui pour l’entendre. C’est en tout cas l’espoir que nous mettons dans ses mots.
Mais si son regard est intérieur à l’Europe, c’est aussi parce qu’il vit depuis quelques années en France, dans un ancien presbytère du Poitou, où il a déplacé sa bibliothèque. Et cette bibliothèque, c’est une autre raison pour laquelle nous avons voulu l’entendre en ouverture de ces journées. Car il s’est longuement penché sur l’histoire des institutions qui permettent que se diffuse le goût de la lettre : il a rédigé un essai sur les bibliothèques (La bibliothèque, la nuit, Actes Sud, 2006) et, avant cela, sur l’histoire du livre et de la lecture (Une histoire de la lecture, Actes Sud, 1998 pour la traduction). À chaque fois, il s’est agi pour lui d’un travail de plusieurs années.
On sait qu’il a aussi été éditeur et traducteur. S’il est écrivain, ce n’est donc pas seulement parce qu’il publie avec régularité le livre qu’attendent son éditeur, ses lecteurs ou les critiques – c’est surtout parce qu’il défend par tous les moyens cette étrange insistance sur la parole que nous appelons littérature ou poésie : pas seulement à sa table de travail, en écrivant, mais aussi en voyageant, en prononçant des conférences, en rencontrant des lecteurs, des étudiants, comme il a bien voulu le faire pour nous. Il ne se contente pas d’écrire et de parler de ces institutions sans lesquelles les phrases resteraient souvent au fond d’un tiroir, il les défend en acte, et nous ne pouvons que lui en être reconnaissants.