INDEX
Auteurs Lauréats
Traducteurs Lauréats
Pays Lauréats
Partenaires

EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE
Objectifs
Partenaires
Organisation
Lauréats

LE PRIX JEAN ARP DE LITTÉRATURE FRANCOPHONE
Objectifs
Partenaires
Organisation
Lauréats

NATHAN-KATZ-PRIS FIR LITERATÜR IM ELSASS
Objectifs
Partenaires
Organisation
Lauréats

TRADUIRE L'EUROPE Rencontres Européennes de Littérature (EUROBABEL)
Objectifs
Partenaires
Organisation
Programmes

ÉCRIRE L'ALSACE Rencontres Européennes de Littérature (EUROBABEL)
Objectifs
Partenaires
Organisation
Programmes

LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE
Objectifs
Partenaires
Organisation
Lauréats

LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX NATHAN KATZ DU PATRIMOINE
Objectifs
Partenaires
Organisation
Lauréats

LE PRIX NELLY SACHS DE TRADUCTION LITTÉRAIRE (PRIX ASSOCIÉ)
Objectifs
Partenaires
Organisation
Lauréats

Prix du Patrimoine Nathan Katz

2009

René  SCHICKELE

(OBERNAI)

 

     L'œuvre de René Schickele a été la sixième à être distinguée par le Prix du Patrimoine Nathan Katz. Le Prix a été proclamé en novembre 2009 et  l'hommage rendu en mars 2010 dans  le cadre des 5° Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg.

     POUR UNE NOUVELLE LECTURE DE L’ŒUVRE DE RENÉ SCHICKELE
     René Schickele, 70 ans après sa mort, entre dans le domaine public. Il est temps d’en avoir une approche nouvelle, débarrassée des lectures partisanes qui l’ont longtemps déformée. Considérable, son œuvre couvre les genres els plus variées, du roman et de l’essai à la poésie et même au théâtre.
     Elle a obtenu la reconnaissance d’écrivains comme Thomas Mann ou Romain Rolland et les plus hautes consécrations officielles puisqu’il est admis, bien que citoyen français, à l’Académie de Berlin. Aujourd’hui cependant elle est presque totalement indisponible en traduction française.

     SOCIALISTE ET PACIFISTE AVEC JAURÈS
     René Schickele est né en 1883 à Obernai, dans l’Alsace annexée par le Reich allemand. Son père est originaire de Mutzig, sa mère du Territoire de Belfort. Par la force de l’histoire, l’allemand, langue de l’école, deviendra sa langue de cet écrivain pourtant viscéralement opposé à l’Allemagne militariste du Kaiser, et plus encore au totalitarisme nazi.
     Dès 1901, il fonde à Strasbourg la revue Der Stürmer qui défend l’idée d’une « alsacianité de l’esprit » fondée sur une perspective européenne et sur la vocation médiatrice de l’Alsace entre France et Allemagne. En 1909, journaliste à Paris, il est fortement impressionné par le socialisme pacifiste de Jaurès qui restera sa référence essentielle.
     De retour à Strasbourg en 1911, il est rédacteur en chef du journal libéral de Gustave Stoskopf, le Neue Straßburger Zeitung. Quand éclate la Première Guerre mondiale, il se réfugie en Suisse et transforme la revue expressionniste Die weißen Blätter en un organe de l’internationale pacifiste.

     « CITOYEN FRANÇAIS UND DEUTSCHER DICHTER »
     En  1922, il s’installe à Badenweiler, sur la rive allemande du Rhin, se définissant lui-même comme « citoyen français und deutscher Dichter ». C’est durant cette période qu’il écrit sa grande trilogie romanesque, Das Erbe am Rhein (1926-1931). Dès l’automne 1932, il quitte Badenweiler pour la Provence, où le suivront nombre d’écrivains allemands. Interdit d’édition par le régime nazi, il publie chez les éditeurs de l’exil.
     Son dernier texte, Le Retour, marque son retour à sa langue maternelle. Il meurt à Vence le 31 janvier 1940.

BIBLIOGRAPHIE

     ROMANS ET RÉCITS
Der Fremde, Berlin, 1909.
Meine Freundin Lo, Berlin, 1911.
Das Glück, Berlin, 1913.
Benkal, der Frauentröster, Leipzig, 1914.
Trimpopp und Manasse, Leipzig, 1914.
Aïssé, Leipzig, 1916.
Die Mädchen, Berlin, 1920.
Das Erbe am Rhein : Maria Capponi (Berlin, 1926), Blick auf die Vogesen (1927), Der Wolf in der Hürde (1931).
Symphonie für Jazz, Berlin, 1929.
Die Witwe Bosca, Berlin, 1933.
Die Flaschenpost, Amsterdam, 1937.

     ESSAIS
Schreie auf dem Boulevard, Berlin, 1913.
Die Genfer Reise, Berlin, 1918.
Der neunte November, Berlin, 1919.
Wir wollen nicht sterben, Munich, 1922.
Die Grenze, Berlin, 1932.
Himmlische Landschaft, Berlin, 1933.
Liebe und Ärgernis des D.H. Lawrence, Amsterdam, 1935.
Le Retour, in Les Œuvres libres, Paris, 1938.

     POÉSIE
Sommernächte, Strasbourg, 1902.
Pan, Sonnenopfer der Jugend, Strasbourg, 1902.
Mon Repos, Berlin et Leipzig, 1905.
Der Ritt ins Leben, Stuttgart et Berlin, 1906.
Weiß und Rot, Berlin, 1910 (2e édition augmentée en 1920).
Die Leibwache, Leipzig, 1914.
Mein Herz, mein Land, Leipzig, 1915.

     THÉÂTRE
Hans im Schnakenloch, Leipzig, 1915 (nouvelle version en 1927).
Am Glockenturm, Berlin, 1920.
Die neuen Kerle, Berlin, 1920.

     OUVRAGES DISPONIBLES
     L’édition allemande de référence de l’œuvre de René Schickele est aujourd’hui épuisée : René Schickele, Werke in drei Bänden, publié par Hermann Kesten avec la collaboration d’Anna Schickele, Cologne-Berlin, Kiepenheuer & Witsch, 1959.
     Trois livres de René Schickele sont disponibles en traduction française :  
Terre d’Europe, poèmes choisis et traduits par Gérard Pfister, postface d’Adrien Finck, Arfuyen, Paris, 1990.
La Veuve Bosca, traduction de E. Alfandari-Botton revue et corrigée par Dominique Dubuy, préface de Thomas Mann traduite par Maxime Alexandre, Circé, Strasbourg, 1990.
La Bouteille à la mer, traduit par Dominique Dubuy, Circé, 1996.

     OUVRAGES PUBLIÉS DANS LE CADRE DU PRIX
    Paysages du ciel (Arfuyen, 2010), première traduction frtan,çaise de Himmlische Landschaft de René Schickele par Irène Kuhn et Maryse Staiber.
    Le Retour (bf, 2010), dernier ouvrage de René Schickele, le seul écrit en français. Préface d'Adrien Finck

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION
DE LA BOURSE DE TRADUCTION DU PRIX DU PATRIMOINE NATHAN KATZ
PRONONCÉ PAR IRÈNE KUHN ET MARYSE STAIBER
LE 12 MARS 2010 À STRASBOURG

    
     Nos remerciements les plus vifs vont à tous les partenaires du Prix du Patrimoine Nathan Katz. Nous remercions tout particulièrement le Conseil régional, l’Office pour la Langue et la Culture alsaciennes (OLCA), l’Université de Strasbourg, la Communauté urbaine de Strasbourg et, bien sûr, Gérard Pfister qui dirige les éditions Arfuyen.
     « Lorsque je suis arrivé ici, j’étais un homme mort. » Tel est le constat de René Schickele au lendemain de la Première Guerre mondiale. Jetant un regard rétrospectif sur ces temps troubles, il suggère au lecteur l’image d’une résurrection après ces années marquées par la destruction et la violence : les années de la Grande Guerre ont plongé le légendaire directeur de Die Weißen Blätter, pacifiste et esprit européen convaincu qui se situait, à l’instar de Romain Rolland, « au-dessus de la mêlée », dans le désarroi et la souffrance.
     Cette période charnière se place sous le double signe de la rupture et de la continuité : rupture sur le plan de la pensée politique, attitude à la fois plus sceptique et plus modérée, dépassement de l’esthétique expressionniste, retour à un certain « classicisme » dans l’écriture ; continuité grâce à une exemplaire fidélité à l’idée de la « mission alsacienne », dans la conviction profonde de devoir faire œuvre de médiateur. Plus que jamais, l’exigence de l’heure est de s’investir dans la réconciliation franco-allemande au sein d’une Europe pacifiée qu’il s’agit désormais de reconstruire.
     En septembre 1922, René Schickele s’installe avec sa femme et ses deux enfants à Badenweiler – dans une maison construite par Paul Schmitthenner, un architecte d’origine alsacienne. Pourquoi ce choix de Badenweiler, petite station thermale en Forêt-Noire ? Pourquoi ne pas revenir en Alsace au sortir de la Première Guerre mondiale ? « Bien qu’Alsacien et de vieille famille alsacienne, il [René Schickele] ne veut pas rentrer en Alsace sous le régime militaire et attend des temps meilleurs », note en 1919 Romain Rolland dans son Journal (Journal des années de guerre 1914-1919, Paris, 1952, p. 1768). En effet, face à la surexcitation patriotique et à la forte présence militaire en Alsace, Schickele a le sentiment qu’il ne s’agit que d’un « changement de garnison » (Schicksal, 1919).
     Tout au long de l’introduction à Himmlische Landschaft, intitulée de façon significative Erlebnis der Landschaft (L’expérience du paysage), le lecteur perçoit la forte tension entre un sentiment d’appartenance profonde, un mal du pays, un Heimweh irrationnel et inconsolable, et la douleur de se sentir « moralement banni en Alsace ». C’est un ami, le peintre Emil Bizer, qui lui fait découvrir Badenweiler. En sa compagnie, l’écrivain alsacien retrouve sur la pente ouest de la Forêt-Noire le paysage de sa Heimat, avec ses collines, ses forêts et ses vignes ; il décide alors d’y « dresser sa tente ». C’est l’esprit même du pays alémanique qui lui apparaît de façon symbolique : Schickele y voit un seul et « grand jardin ». Sa vision porte loin vers les Vosges, la Suisse et même jusqu’en Provence : il s’agit d’un paysage ouvert. Rétrospectivement, ces pages prennent une signification prophétique : face à la montée du national-socialisme, Schickele quittera Badenweiler dès l’automne 1932 pour ne plus jamais y revenir ; il passera les dernières années de sa vie dans le Sud de la France où il meurt à Vence en janvier 1940. Les dernières pages de Himmlische Landschaft s’intitulent précisément Der Abschied (L’Adieu) et le lecteur ne saurait être insensible au poids affectif de ces pages.
     L’auteur des Paysages du ciel souligne la dimension latine de la région de Badenweiler, ville d’eau avec des vestiges de thermes romains ; intellectuellement au-dessus des frontières, il y trouve un lieu favorable à la méditation et à la médiation. C’est pourquoi René Schickele insiste sur une géographie symbolique où Badenweiler se situe à égale distance d’Avignon et de Munich, de Marseille et de Berlin. Si la période se révèle féconde sur le plan de l’écriture et apaisante à bien des égards, Schickele reste pourtant l’éternel voyageur. « C’est ici que j’ai dressé ma tente » : le lecteur ne manquera pas de relever cette image biblique symbolisant une existence placée sous le signe de la mobilité et de l’éphémère.
    La maison de Badenweiler, écologique avant l’heure, est le centre d’un nouvel échange avec la nature environnante. Cette connivence avec la nature est omniprésente dans les pages de Himmlische Landschaft : c’est précisément par le contact fécond avec cette nature-jardin que Schickele parvient à « renaître », et grâce à cette renaissance, l’élan créateur se renouvellera. À cette époque, l’auteur est encore la victime de toutes sortes de suspicions, sa réputation de socialiste « révolutionnaire » lui colle à la peau. Cependant, il arrive à s’établir sur la scène littéraire et devient un écrivain reconnu qui publie chez des éditeurs prestigieux comme Kurt Wolff, Samuel Fischer et Ernst Rowohlt.
     Si un essai majeur comme Die Grenze (La frontière) se concentre sur l’enjeu politique et philosophique de la notion de frontière, un second recueil, écrit à la même époque, se caractérise par un ton plus lyrique et contemplatif : Himmlische Landschaft. Ces pages font découvrir au lecteur un autre Schickele, un Schickele mezza voce, alliant écriture en prose et en vers. Dans ce « chant d’amour et d’action de Badenweiler », pour reprendre les termes d’Adrien Finck, le paysage alémanique apparaît dans sa dimension réelle, symbolique et spirituelle. C’est le sentiment d’une vaste unité de ce Dreiländereck, nourri par deux grandes cultures et ouvert sur l’échange au-delà des frontières nationales, qui s’impose avec force.
     Nous avons déjà signalé l’importance des pages liminaires intitulées L’expérience du paysage. Le rappel du contexte dans lequel elles ont vu le jour ne fait que davantage ressortir leur signification véritable : après l’échec de l’idéal révolutionnaire pacifiste, l’impossibilité de réaliser un «socialisme à visage humain » qui rejetterait la « méthode bolchévique », cet essai est l’histoire d’une convalescence au contact des « choses simples ».
     Pour René Schickele il s’agit de retrouver le chemin des « choses simples ». Cette poétique du simple est aussi une poétique du sens : c’est grâce à l’échange avec la nature de ce pays ouvert, mais aussi avec ses habitants dont les pages brossent un portrait sensible, souvent touchant et plein d’humour, que Schickele retrouve « le sens » et aboutit à une adhésion au terrestre. Les pages mêlent librement les descriptions, les réflexions et les méditations, souvent sans lien logique apparent ; l’écriture puise dans les registres stylistiques les plus divers et recourt volontiers à des images enchaînées de façon allusive, à des comparaisons qui se cristallisent dans des évocations archétypales.
     Le mouvement de Himmlische Landschaft qui mène vers cette adhésion à la vie retrouvée dans sa plénitude – bien que toujours sur fond d’angoisse – s’exprime dans une langue à mi-chemin entre prose et poésie. Au plus fort de l’émotion, c’est la voix du poète René Schickele qui resurgit, alors que, depuis la fin de la Première Guerre mondiale, l’auteur avait tourné le dos au lyrisme. En vers libres s’élève le chant de la maison comparée à une « arche », refuge au milieu des ténèbres et des périls. Dans le poème qui clôt le premier chapitre de Himmlische Landschaft, le poète apparaît en tant que Wanderer, figure errante exposée à tous les déluges mais sauvée. À l’arrière-plan, le poème propose un rappel lourd de sens : la cassure géologique à la fin de l’ère préhistorique où le massif hercynien qui réunissait encore ce qui deviendra la Forêt-Noire et les Vosges s’est effondré en son milieu, tandis que l’eau recouvrait la future plaine d’Alsace. Tel pouvait être le « déluge rhénan ». Schickele projette dans cet événement géologique la catastrophe géographique et historique de la frontière mais aussi son propre déchirement. Pourtant, il y a « l’arche » qui vogue sur ce lac préhistorique séparant et réunissant les rives pour finalement effacer les frontières.
     Notons que l’écriture poétique s’éloigne du ton avant-gardiste de certains recueils du « jeune » Schickele ; la langue retrouve une sorte de classicisme, sans pour autant renier la vision expressionniste : elle ne renie pas l’histoire. Le lecteur pourrait avoir l’impression que la thématique du retour au pays, de la maison en pays alémanique, du réenracinement dans la nature s’oriente vers un renouvellement de la Heimatkunst. Si les illustrations de l’édition originale nous apparaissent aujourd’hui comme singulièrement vieillies, voire gênantes, dans la mesure où elles accentuent précisément cette orientation Heimatkunst, nous avons retrouvé, en traduisant ces pages, non pas tant une forme d’« art du terroir », mais un esprit ouvert au monde et à autrui, aux antipodes du « repli identitaire ». Le moment poétique célébrant la maison-arche est un chant du salut individuel élargi à une vision géopolitique de la médiation et de la réconciliation franco-allemande.
     D’autres textes de cet ensemble, conçu comme un feuilleton à plusieurs livraisons, peuvent être qualifiés de poèmes en prose, notamment lorsque le poète suit le mouvement et les formes des nuages, des « merveilleux nuages » déjà chers à Baudelaire, et contemple les constellations changeantes qui forment un autre « paysage céleste » ou mieux un paysage du ciel, traduction retenue pour rendre la polysémie de l’expression Himmlische Landschaft.
     À travers ces méditations, c’est l’imagination créatrice et le goût du jeu qui s’imposent, tout comme l’importance du rêve. Cependant, le ton léger et ludique, badin et enlevé, qui se veut spirituel – au sens d’un esprit à la française cher à René Schickele dont la prose est, selon les termes de son ami Thomas Mann, « toujours comme un épithalame qui unirait la France et l’Allemagne » (préface de la Veuve Bosca, traduite en français par Maxime Alexandre) –, cède par moments la place à une voix plus grave, plus posée, mais confiante, car initiée aux incessantes métamorphoses de la vie, à ce « Stirb und werde » goethéen (Selige Sehnsucht dans le Divan occidental-oriental) :  c’est apaisé que, dans le dernier chapitre intitulé L 'adieu, l’auteur alsacien évoque le petit cimetière de Lipburg, au milieu des champs et des vignes, où il souhaitait reposer et où il repose (en 1956, Anna Schickele fera ramener les cendres de Vence au cimetière de Lipburg près de Badenweiler, accomplissant un vœu cher à René Schickele).
     Lors de la parution de Himmlische Landschaft chez Fischer à Berlin en 1933, René Schickele avait déjà quitté Badenweiler et son « arche » en pays alémanique, une fois de plus au cœur d’une catastrophe qu’il compare à « une éclipse du soleil ». Dans ce contexte oppressant, le livre n’a pas eu l’écho escompté. Soixante-treize ans après la publication de l’édition allemande et soixante-dix ans après la mort de l’auteur, voici l’édition française de ces Paysages du ciel. René Schickele : un auteur méconnu. René Schickele : un auteur à (re)découvrir.

DOCUMENTS

INTERVENTIONS DES PARTICIPANTS
À L'HOMMAGE RENDU À RENÉ SCHICKELE
LE 12 MARS 2010 À STRASBOURG



CHARLES FICHTER
L'itinéraire complexe de René Schickele

    
     René Schickele est né le 4 août 1883, à Obernai, au pied du Mont Sainte-Odile « d’un authentique Alsacien, donc un Alaman d’expression allemande », « mais qui avait pour femme une Française tout aussi authentique. »
     Tout ceci ne concerne pas la nationalité, mais la langue et l’esprit, car, depuis 1871, l’Alsace est Terre d’Empire. L’Empire tout nouveau est dominé par la Prusse. Le refus de vivre sous domination prussienne fait qu’on commence par y protester contre l’annexion, une partie de l’intelligentsia optant pour la France, c’est à dire s’établissant à Paris, Nancy, Belfort ou ailleurs.
     Schickele apprend l’allemand à l’école, il est séduit non par l’école prussienne et ses rigidités, mais par la langue des nouveaux maîtres. Il veut devenir meilleur qu’eux, les battre sur leur terrain. Eux-mêmes essayent d’ailleurs d’impulser une vie littéraire, de gagner à leur cause l’université de Strasbourg et les intellectuels, souvent de façon maladroite. Cette maladresse est moquée dans les pièces en dialecte de Gustave Stoskopf qui connaissent un vif succès, car les Alsaciens de souche s’y reconnaissent.
    
     L’abolition du Paragraphe de Dictature en 1902
     Avec l’abolition du Paragraphe de Dictature en 1902, la censure se fait moins forte. C’est le moment que choisit une toute jeune génération pour se frayer sa propre voie. Son charisme porte René Schickele  à la tête d’un groupe de jeunes écrivains radicaux  strasbourgeois, les Stürmer, c'est-à-dire les Assaillants, qui publient une revue du même nom. Et partent à l’assaut de toutes les conventions, à l’extrême gauche du goût, multiplient les manifestes en faveur d’une écriture s’inspirant de la grande tradition littéraire des deux pays, en faveur aussi d’une littérature engagée à la française. C’est en France l’époque de l’affaire Dreyfus
     Strasbourg, la jeune capitale du Reichsland, ne supporte pas cette radicalité. Le scandale finit par arriver. René Schickele s’en nourrit, brûle les étapes, va défier la censure prussienne à Berlin ! On le retrouve  responsable d’une revue de la capitale du Reich à 21 ans. René Schickele  fait partie de l’avant-garde berlinoise tandis qu’à Strasbourg son ancien maître Friedrich Lienhard oppose une Alsace de tradition exclusivement allemande, nostalgique d’un XVI° siècle mythifié, aux nostalgiques de la France inspirés par Barrès et préparant la reconquête de « la terre où reposent les morts ».
     Poète surtout jusque-là, il va écrire un premier roman en 1905, Der Fremde, l’étranger, dont la thématique est encore influencée par Barrès et qui confronte le jeune auteur à sa double tradition, dont l’une reste en effet étrangère en Allemagne. Le jeune écrivain prétend régénérer la langue allemande par le sang gaulois de sa mère, aux Prussiens il parle de Voltaire et veut, comme Heine expliquer la France à l’Allemagne.
      Il quitte Berlin pour Paris, où il est journaliste dans les années 1909 et 1910. Son nouveau roman porte un titre bizarre, Meine Freundin Lo, mon amie Lo, écrit à 28 ans, léger, gracieux, racontant  le Paris de l’amour, du théâtre et des joutes parlementaires – en particulier de Jaurès – aux Allemands de 1911.

     1911, retour à Strasbourg.
     C’est le moment où l’Alsace se voit proposer une certaine autonomie dans le cadre de l’Empire, avec une Constitution et un Parlement. C’est avec une énergie redoublée, riche des expériences berlinoises et parisiennes, fort des encouragements de Heinrich Mann fasciné par le rôle que la presse quotidienne a pu jouer lors de l’affaire Dreyfus  que René Schickele  va s’engager comme intellectuel, se battre pour une véritable autonomie au sein du Reich, conquérir ce qui permet d’y arriver, à savoir le suffrage universel. C’est le journal dont il avait été le correspondant qu’il va diriger, la Strassburger Neue Zeitung, le journal libéral de Gustave Stoskopf. Il se fait le chroniqueur  de la mise en place d’un parlement du Reichsland Elsass-Lothringen (l’actuel TNS) Il se bat surtout pour la démocratie, contre la guerre qu’il sent venir, il ouvre ses colonnes aux grands intellectuels et écrivains des deux pays. Avec lui, l’Alsace a son Dichter und Denker bardé de relations dans l’Europe tout entière.
     Mais il faut changer pour rester fidèle à soi-même : René Schickele repart en Allemagne, dans le Mecklenbourg, pour se rapprocher de Berlin. Il rêve d’une Politik der Geistigen, d’une politique des gens de l’esprit. Il veut retrouver la vie littéraire allemande à l’heure exaltante  de l’expressionisme : il écrit encore des poèmes,  un autre roman Benkal, der Frauentröster (Benkal, le consolateur de femmes) : sur fond de menaces de guerre ou  de perte des repères au sein de la masse, dans Benkal c’est le grotesque qui sauve.
     René Schickele  et ses amis sont des « pacifistes passionnés » La guerre arrive pourtant, qu’il vit dans son être le plus profond. « Toutes les nuits j’embrochais ma mère sur ma baïonnette. »  Il est brutalement renvoyé à sa double origine, s’essaye à l’écriture théâtrale pour lui donner forme : dans la pièce qu’il écrit,  il  combine l’antique et biblique motif des frères ennemis, pour dire les nations,  à celui d’un Hans im Schnakenloch, éternel insatisfait, antihéros pris entre deux femmes, les deux nations.
     Mais c’est en tant que rédacteur des Weissen Blätter, les Feuilles Blanches, qu’il marque son époque. René Schickele  émigre en Suisse. La Suisse est le lieu de tous les contacts, de toutes les utopies.  La revue devient vite un organe important pour tous les intellectuels (comme Romain Rolland ou Heinrich Mann, ou les socialistes allemands, de Bernstein à Rosa Luxembourg)  qui refusent la guerre entre les nations et acceptent le débat. Il rêve d’une Europe commune à Péguy et Stadler, l’un et l’autre morts dès  le début de la guerre.

     1918. « Préparez-vous, la révolution est en marche. »
     De passage à Strasbourg début novembre, voilà ce qu’il dit à son vieux complice Thomas Seltz. Der neunte November raconte le 9 novembre 1918, l’utopie d’une révolution socialiste allemande. René Schickele    y participe à Berlin, un de ses textes est même placardé sur les murs, il y proclame ses idéaux d’une société nouvelle, avec des hommes nouveaux, mais le refus de toute violence, qu’elle provienne de la réaction ou de la révolution.
     Il avait caressé l’idée, dit-on, d’accompagner les marins mutinés à Strasbourg pour y proclamer une République Rouge comme en Bavière et garder ainsi l’Alsace allemande – mais rouge – rester un écrivain allemand, conserver la langue allemande et tout ce qu’elle avait cristallisé comme nouvelle vision du monde  entre 1871 et 1914.
     Wir wollen nicht sterben. Nous ne voulons pas mourir. Son premier refus. C’est dans ce livre, un recueil d’essais, qu’il nous présente son esprit de l’utopie, le jour le plus beau de sa vie. Ce 9 novembre.
     Puis vient Pariser Reise, le voyage à Paris, deuxième refus. Il ne veut pas voir les Weissen Blätter passer sous la coupe de Clarté, qui est la revue d’Henri Barbusse, mais dirigée par le Parti Communiste. Cela sera pour lui la fin de l’engagement politique. « Je suis un poète, qui, bardé de toutes les armes de la lutte des classes, est fier de rester en retrait malgré tout. Un fou, pas le fou d’un roi d’une pièce de Shakespeare, mais  celui de Karl Marx, avec des clochettes attachées au bonnet phrygien. »
     Troisième refus. Blick vom Hartmannsweiler Kopf. Vue du Vieil Armand. C’est un sommet vosgien, champ de bataille de la Grande Guerre. « … tout en haut du cimetière de 60 000 hommes, qui s’étaient entretués ici.(…) N’était-ce pas le tour de la famille que je faisais là ? N’y avait-il pas là, enterré, un enfant presque de chaque pays, de chaque peuple ? » Les morts n’appellent pas ici à la revanche, comme chez Barrès, la mort est là, partout, il faut renaître, en Européen. L’auteur entame là un périple mental, Rundreise eines fröhlichen Christenmenschen, un tour d’Europe dans la perspective du Vieil Armand. Un tour où se mêlent géographie et histoire, sorte de « gai savoir »  géopolitique  qu’il conclut ainsi:
     « Aucun peuple n’est mort, c'est-à-dire n’a connu la décadence s’il ne  le voulait pas, et les peuples d’Europe ne voulaient pas mourir. » Les peuples d’Europe. .. Le petit livre parut en 1922. L’Allemagne vaincue vit une longue période d’instabilité entre crises et inflation. Pour beaucoup l’heure n’est pas à la gaieté, mais au ressentiment. Il y a en même temps cette jeune République de Weimar avec son bouillonnement artistique et intellectuel extraordinaire.
     L’Alsace reste à l’écart de tout cela. Le 22 novembre 1918, à l’entrée des troupes françaises à Strasbourg, elle est perdue pour l’Allemagne.. Y a-t-il encore une arène alsacienne où s’exprimer? René Schickele devient citoyen français, mais raconte un passage à Strasbourg  en 1920 où il voit l’Alsace victorieuse, réévaluée économiquement  par son retour à la France avec en prime la place d’un Allemand obligé de partir. La réévaluation des uns a pour contrepartie le sacrifice des autres – et la dilapidation de la mémoire, de l’héritage.
     Il s’installe à Badenweiler en 1922, au sud du pays de Bade. Il est citoyen français, mais écrivain allemand, membre de l’Académie Prussienne des Arts, il y côtoie Joseph Roth, Alfred Döblin et Thomas Mann.
     Dans La Montagne Magique, le sanatorium est pour Thomas Mann le lieu de toutes les discussions essentielles. Dans Das Erbe am Rhein, l’héritage rhénan, la trilogie romanesque écrite à Badenweiler,  le domaine imaginaire de Breuschheim joue un peu le même rôle. On y expérimente une mini société quelque part au bord  de la Bruche (Breusch est le nom allemand pour ce fleuve qui descend des Vosges et vient se jeter dans l’Ill à Strasbourg). On y aime et on y discute politique et philosophie à perte de vue. Cela pourrait être une société idéale si elle n’était minée par l’air du temps : le nationalisme qui rend fou, une vie politique dominée par les démagogues.  Impossible donc de se replier simplement sur son domaine et de cultiver le jardin, la guerre qui fut empêche toute contemplation émerveillée. « Un grand peuple, s’il maintient la grande masse dans la misère, élève en revanche les nantis bien au-desus de leur mérite (…).  A Breuschheim, il nous manque évidemment le signe de la grandeur raciale. C’est touchant ce que nous sommes inoffensifs ! À Breuschheim, cela fait trois heures que nous sommes aux champs. »
     Quelle est donc la situation spirituelle de l’époque, die geistige Situation der Zeit ? Ce sont les espoirs déçus de réconciliation européenne, les démagogues prenant la tête des partis de masse, les dictatures – fasciste et stalinienne. C’est aussi l’Alsace redevenue française, avec le mouvement autonomiste : à propos de ce mouvement, la position de Schickele a souvent été déformée par des lectures partisanes, je résume ici ce qu’il a tenté de dire à la France et aux Alsaciens :« Je ne veux pas que l’Alsace devienne une “réserve”  de haine entre l’Allemagne et la France » (Revue des Vivants,  p. 37, juillet 1928) ; « Il va de soi que les jeunes générations doivent parler français (…).  Mais elle peut et doit simultanément conserver son héritage allemand » (Revue des Vivants, p. 46) ; « La Heimat-Bewegung répond à une détresse culturelle du peuple, mais tous les partis, sans exception, l’exploitent pour leur fins politiques, et ceux qui la combattent ne sont pas les derniers à l’exploiter » (Ibid. p . 47)
     
     L’exil et le retour à la France.

     À l’automne  1932, il  part pour la Provence et passe l’hiver à Sanary-sur-Mer. Au printemps 1933, voyant ce qui se passe en Allemagne,  il décide de rester. Il y est rejoint rapidement par un groupe important d’émigrés ou d’exilés qui y resteront plus ou moins longtemps.
     Lui-même y écrit Die Witwe Boscala Veuve Bosca, pensant se libérer de ses angoisses par l’écriture. Le paysage provençal, sa lumière, y sont menacés constamment par l’irruption impétueuse et mauvaise de la veuve Bosca, « véritable sorcière dévouée à Pan ».
     Himmlische Landschaft, paysage céleste (que l’on peut lire maintenant en traduction par Irène Kuhn et Maryse Staiber, aux éditions Arfuyen) paraît la même année, comme un écho, lointain déjà, des années heureuses de Badenweiler.
     En 1934, il s’installe à Nice.
     En 1935 les livres de Schickele sont interdits en Allemagne.
     Il va alors essayer d’écrire en français, dans la langue de sa mère, morte dix ans avant. Le Retour est achevé en 36, mais ne sera publié qu’en 38. Il vient d’être réédité aux éditions bf, l’on peut y découvrir les affres de l’écriture du pauvre animal bilingue, les dialogues entre Langue de Feu et le Pompier, les paysages de la Provence et du « Grand Bleu » (nom qu’il donne au Blauen) de la Forêt Noire.
     En 1937 parait  Die Flaschenpost, la bouteille à la mer, traduit en 38 par Trompe-la-Peur.
     Cette même année, il quitte Nice pour Vence. Sa dernière œuvre est une anthologie de la poésie allemande, Das Vermächtnis, le testament, mais qui ne paraîtra qu’en 1948.
     La veuve Bosca (la traduction de Die Witwe Bosca) paraît en 1939 avec une préface de Thomas Mann, traduite par Maxime Alexandre.
     Dans Le  retour on entend le désir d’un retour fusionnel à la mère, d’une renaissance sans problème, dans un pays où tout le monde parlerait la même langue. Mais en même temps il ne fallait pas abandonner la démarche du passeur, l’espoir de parler de l’Allemagne à la France dans cette langue qu’il aimait trop pour lui parler mal.
     Il meurt le 31 janvier 1940 à Vence, sans voir aboutir son rêve.
     Quand la langue allemande jette ses plus beaux feux tout en laissant la place déjà à quelques très belles œuvres en français, voilà, entre autres choses, ce que j’essaye moi-même de raconter, loin de la nostalgie et du ressentiment, dans un livre paru également aux éditions bf (Charles Fichter, Pour une autre histoire de la littérature alsacienne au début du XXe siècle. Loin de la nostalgie et  du ressentiment).
     Maxime Alexandre écrivit Cassandre de Bourgogne en 1939. Toujours, la traversée de ce moment du XX° siècle a été rude : celle de Jean-sans-Terre d’Yvan Goll, celle de la baleine-guerre de Jean-Paul de Dadelsen, celle  de  La Lune d’Hiver de Claude Vigée. Une nouvelle génération avait tenté l’aventure du passage au français, sans renoncer à la part allemande, ni à l’idéal, ni à la littérature.

TEXTES

    Paysages du ciel (Himmlische Lansdschaft)
    traduit de l'allemand par Irène Kuhn et Maryse Staiber
    (extrait)


     Je me souviens de la visite, aux alentours de 1921, d’un jeune poète qui avait fait la guerre en tant que lieutenant d’artillerie. Fatigué et d’humeur maussade, il rentrait de la Ruhr où quatorze mois durant il avait travaillé dans les mines pour financer ses études. Je le conduisis sur une montagne et lui montrai les trésors de la terre.
     Mais à peine la vue sur la vallée du Rhin, les Vosges, le vignoble situé sur les contreforts sud de la Forêt-Noire l’eut-elle saisi pour tenter de l’abstraire de sa réalité à lui, que curieusement le sentiment de liberté fraîchement retrouvée le révolta. Son cerveau d’artilleur se mit en quête d’abris, de points d’orientation ; plongé dans une sorte de folie militaire, il faisait la guerre avec tout un arsenal de canons dans ce jardin immense qui s’offrait à ses yeux. Il repartit sans emporter autre chose que le souvenir de la carte d’état-major quelque peu fantastique d’un champ de bataille, sur laquelle il avait fait toutes sortes d’annotations. Et pourtant la guerre ne l’avait jamais conduit dans ce paysage, il le voyait pour la première fois.
     Depuis ce moment-là, je suis certain d’une chose : sur le long et fastidieux chemin du retour, les jeunes soldats ne retrouveront qu’à grand-peine le paysage de jadis, leur enfance. Ils auront quarante ans avant de mettre à nouveau le pied sur une terre innocente, avant de pouvoir à nouveau accueillir le paysage qui les entoure d’un regard libéré de l’expérience de la guerre. C’est sans rapport avec la politique, je dirai même que l’esprit dans lequel un individu a vécu la guerre est sans importance. Pour tout un chacun, la guerre a eu lieu : un paysage lunaire, un séisme scientifiquement provoqué et maîtrisé, un effondrement. Cette guerre, elle a d’abord mis sens dessus dessous tous ceux qui l’ont vécue.
     Pour prendre la mesure de l’innocence, de l’aptitude au bonheur que l’on porte en soi, il suffit de faire face au paysage. Même pour les artistes qui ne semblent entretenir aucune relation avec le paysage ou très peu, mettons Dostoïevski ou Raphaël (pour citer deux sommités et deux extrêmes à l’opposé l’un de l’autre), l’œuvre ayant atteint son point culminant se présente comme un paysage mystérieusement transformé, ou encore, pour citer Novalis : l’apparence, l’œuvre, est le « monde intérieur élevé au rang de mystère », mais ce monde intérieur est nécessairement le reflet d’un paysage – celui de l’enfance.
     D’autres en revanche, à qui le paysage parle directement et pour qui la rencontre avec le paysage est devenue une seconde nature, le perçoivent comme un être vivant, y décryptent leur vie, l’entendent parler à leur place, se promènent en lui comme s’il s’agissait du Grand Silencieux ou du chœur dramatique qui est tantôt l’ami, tantôt l’ennemi. Et cet échange atteint sa plus grande intensité quand le paysage est celui de la terre natale, quand il se fait l’incarnation des mots et des gestes de nos ancêtres, quand il est le moule maternel qui nous a donné forme.

     Dans le sud de la Forêt-Noire se trouve la petite ville thermale de Badenweiler. Comparée à Baden-Baden, elle est comme un petit théâtre de province par rapport à une scène nationale. Elle est empreinte d’une noble simplicité. Quand on se promène sur les chemins forestiers, on aperçoit la Suisse et l’Alsace. Depuis que l’Alsace fait à nouveau partie de la France, c’est un Dreiländereck, le triangle entre trois pays. On y trouve des peupliers, des marronniers et de la vigne. Il y a même des pins et des cyprès ; toute proche, une colline en poste avancé, aujourd’hui couverte d’une splendide forêt de hêtres, s’appelle le Mont des Oliviers, parce que les Romains – qui ont introduit la vigne dans cette région – y avaient planté leurs oliviers. Par la Porte de Bourgogne, entre les Vosges et le Jura, le lieu de passage des grandes invasions barbares, les pensées vagabondent vers l’empire de la lumière et sa côte céleste, en direction de la « Province » romaine : la Provence. Avignon n’est pas plus éloignée que Munich, Marseille pas plus éloignée que Berlin. C’est là que j’ai élu domicile.
     Lorsque j’étais encore à la recherche de l’endroit où j’allais m’installer, je fis la connaissance du peintre Emil Bizer ; pour lui, il était clair que cela ne pouvait être qu’ici. Il ne me donna pas de raisons, il m’emmena en promenade. Nous ne parlions pas beaucoup, mais dès le premier jour nous marchions côte à côte comme des amis qui vont retrouver les chemins et les bois de leur enfance. Tout en cheminant du haut du Hochblauen jusque dans la vallée du Rhin, de Fribourg jusqu’à Bâle, Bizer ouvrit pour moi le livre d’images, tournant les pages d’un doigt léger, et il y avait dans ses yeux une gravité sereine et légère qui semblait dire : « Tu te souviens ? » Et quand il était question de Paris ou de Berlin, nous en parlions comme deux Rhénans alémaniques pour qui un séjour à Paris avait été un plaisir et un enrichissement. Un jour, une dame nous accompagnait, et lorsque fut prononcé le mot « Paris », elle entra littéralement en transe, et à la seconde, Bizer et moi fîmes l’éloge de cette ville sobre et imposante qu’est Bâle. Et ainsi, je découvris non seulement un nouveau très beau coin de mon très beau, très vieux pays, mais aussi un vrai camarade.
     Nous avons grandi côte à côte, Bizer à droite et moi à gauche du Rhin, dans ce grand jardin qui enclôt les Vosges et la Forêt-Noire et qui forme un tout indivisible, au point que les frontières politiques apparaissent nettement comme une fiction.
     C’est le paysage que Grimmelshausen, installé sur un contrefort de la Forêt-Noire, décrit dans son Simplicissimus comme la région, « où la ville de Strasbourg avec sa haute cathédrale resplendit, enclavée comme un cœur dans un corps », et qu’à la fin du xv° siècle Philesius chante joliment dans son poème consacré aux Vosges : « C’est là que pousse un vin très doux sur des collines bénies par le soleil. »
     Je crois que tout Badois à qui je lirais à haute voix ce poème sourirait comme quelqu’un à qui on parlerait de son amour familier. D’ailleurs, nous les Alsaciens, nous reconnaîtrons dans les histoires et les poèmes de Johann Peter Hebel et même dans les tableaux de Hans Thoma  le reflet de nos collines et de nos vallées. Leur différence ne rend l’air de famille que plus attrayant. Sur la rive gauche du Rhin, les gens sont plus vivants, plus sociables, plus éveillés à tous points de vue, les montagnes sont plus accidentées, plus sauvages. Sur la rive droite, c’est exactement l’inverse. Les montagnes y sont un immense parc grand ouvert, de vénérables lieux de repos et de détente, où toutes les langues du monde ont déjà été parlées, mais les habitants sont plus carrés, moins abordables, souvent encore tout absorbés en eux-mêmes. Pour l’étranger la différence est plus palpable chez les gens ; nous autres Alémaniques, nous la ressentons davantage dans la nature. (Pour reconnaître les différences dans une nature si parfaitement harmonieuse, il faut vraiment y vivre, les différences de tempérament dérangeront plutôt l’étranger.) Par ailleurs, la plupart d’entre nous voient les choses comme ils ont envie de les voir, à savoir sous un angle politique. C’est pourquoi il n’y a pas un seul coin au monde sur lequel on ait écrit autant de bêtises que sur celui-ci.
Voilà ce qu’est le pays alémanique.

     C’est ici que je suis né. C’est ici que je suis chez moi. Heimat : le pays natal est pour nous une réalité si vivante, si savoureuse, que nous en oublions les inévitables errances. Les hommes et les circonstances peuvent nous barrer l’accès du pays natal : nous n’en retrouvons plus le chemin, nous le considérons comme perdu. Mais il n’y a que nous, nous seuls, qui lui soyons infidèles, par la force des choses ou par inattention : il nous suffit d’être là, le cœur pur, pour retrouver l’origine.
     À diverses reprises dans mon pays, tant à droite qu’à gauche du Rhin, il est arrivé que mon droit de résidence fût contesté – ce n’était pas vraiment un interdit policier, mais moral. Je ne savais pas s’il valait mieux rire ou pleurer de la légèreté de l’individu qui avait atterri par hasard dans ces contrées ou qui avait été abandonné ici comme un vieux rossignol dans un coin de boutique, et qui se plaignait de ce que je foulais du pied la même terre que lui : la terre qui a accueilli les cercueils de tous mes ancêtres et où ils reposent fidèlement, à la place qui est la leur, dans ce grand caveau familial en pays alémanique. Et sur cette terre natale, je me tiens debout, non pas comme un petit entrepreneur ou un fonctionnaire, tout disposé à chercher un nouveau local commercial plus rentable ou à servir un nouveau maître parce que l’ancien est en faillite – mais comme la conscience vivante et le chant vivant de ce pays.

REVUE DE PRESSE

La double renaissance de l'homme qui se moquait des frontières
L'Alsace.fr (11/03/2010) par Jean-Christophe Meyezr

     Les 5° Rencontres européennes de littérature, ces 12 et 13 mars à Strasbourg, rendent hommage à René Schickele. Pour le 70 e anniversaire de sa mort, un de ses recueils, Paysages du ciel, traduit pour la première fois, y recevra le prix du patrimoine Nathan Katz. Dans le même temps paraît Le retour, son dernier grand texte, et le seul en français.
     René Schickele ? Le personnage semble familier. Il est l’éponyme du Cercle qui défend le bilinguisme depuis 1968. Un collège porte son nom à Saint-Louis. Mais qui a lu cet auteur alsacien qui écrivait en allemand, emblématique du destin de toute une région dans la première moitié du XX e siècle ? Les cinquièmes Rencontres européennes de littérature, qui auront lieu ces 12 et 13 mars à Strasbourg, le sortent de l’oubli : le prix du patrimoine Nathan Katz va, cette année, à Paysages du ciel, recueil de textes courts traduits pour la première fois en français et publié aux éditions Arfuyen.
     Gérard Pfister, créateur d’Arfuyen, qui coorganise les Rencontres, explique la nécessité de l’entreprise : « René Schickele est certainement le plus grand écrivain alsacien du XX° siècle. Son œuvre est immense et n’a quasiment pas été traduite. » 70 ans après sa mort, alors qu’il entre dans le domaine public en 2010, voici venue l’heure de sa renaissance littéraire.
     Paysages du ciel est écrit après que René Schickele s’est installé à Badenweiler, en 1922 — pas en Alsace, passée pour lui d’un militarisme prussien à un militarisme français. Un simple changement de « garnison » que refuse celui qui s’est défini alors comme « citoyen français und deutscher Dichter ». Le recueil est le parent proche de l’essai Die Grenze, dans un ton « plus lyrique, plus contemplatif ». Son unité vient de la référence constante aux paysages badois, reflet, dans son « jardin alémanique », de ceux de son enfance alsacienne à Obernai. À leur contact primordial, le poète « retrouve le chemin des choses simples », note Maryse Staiber, qui a traduit le texte avec Irène Kuhn. Ils réussissent à redonner vie à « l’homme mort » qu’il est au sortir de la Grande Guerre.
     Réflexions, méditations, voire poème au plus fort de l’émotion, l’ensemble, dans une richesse de style, traduit un retour à la sérénité dans une langue empreinte d’une grande tendresse et non dénuée d’humour, de clins d’œil, dans les anecdotes du quotidien.
     Pour Maryse Staiber, « c’est une des périodes les plus productives de la vie de Schickele. Il est au sommet de sa vie d’écrivain, reconnu par ses pairs et par le public, il siège à l’Académie de Prusse aux côtés des plus grands (comme son ami Thomas Mann). » Il écrit sa grande trilogie romanesque Das Erbe am Rhein, déploie une forte activité d’essayiste, collabore avec des journaux libéraux.
     Il a derrière lui sa grande période lyrique, son premier moment très avant-gardiste, à l’aube de l’expressionnisme allemand. Mais son message pacifiste et médiateur demeure — il voit l’Alsace comme le trait d’union entre la France et l’Allemagne. Y compris dans Paysages du ciel. N’est-il pas lui-même ce Kayserstuhl, « embrumé d’une fine vapeur solaire », qui « mène des négociations secrètes avec la Forêt-Noire d’un côté, avec les Vosges de l’autre », et qu’il appelle « un grand et patient entremetteur » ?
     Ainsi, même s’il retrouve les paysages de son enfance, Schickele est loin de la Heimatkunst, et « aux antipodes du repli identitaire » pour Maryse Staiber. Et c’est ainsi que ses récits, au fur et à mesure qu’on avance dans la lecture de Paysages du ciel, ne sont pas indemnes d’une inquiétude sourde qui va croissant. Car il sent très tôt les dangers du nazisme — jamais cité, mais dont l’ombre s’allonge sur la maison de Badenweiler, ce refuge, cette «arche » citée dans « l’Expérience du paysage ».
     Le danger est si grand que Schickele renonce : il s’est moqué des frontières. Il a lutté dès le début contre la peste brune. À contre-courant… Il l’a payé cher. Il prend le chemin de l’exil, en 1932, ouvrant la voie vers la Provence à de nombreux auteurs qui s’opposent à Hitler. Le dernier texte de Paysages du ciel est prémonitoire : il s’appelle « Adieu ». Le poète sait qu’il ne reviendra plus… Ses livres sont brûlés en Allemagne, il est, a contrario, soupçonné de germanophilie en Alsace, ignoré en France. Commencent les années du déchirement.
     En Provence, il lui est toujours plus difficile de publier. Il y arrive, pourtant, grâce aux éditeurs de l’exil. Et se met même au français, la « langue maternelle » au sens premier du terme, la langue de sa mère. C’est ce dernier roman, Le retour, voyage vers une deuxième renaissance, qu’a choisi de publier Armand Peter, des éditions Bf. « Schickele l’a écrit en 1934, à Nice. Il est sorti dans une obscure revue de Fayard, en 1938. Le texte figure bien dans les œuvres complètes publiées après guerre en Allemagne… Mais avec des coquilles. »
     L’éditeur a donc fait les corrections pour donner au lecteur ce texte important : « Il fourmille d’anecdotes sur l’enfance de Schickele, sur sa mère, francophone. Il est aussi plus facile d’accès aux Alsaciens d’aujourd’hui… » Schickele n’a pas le temps de prolonger cette nouvelle aventure littéraire : la mort le prend, en janvier 1940. Au moins le destin lui aura-t-il évité de connaître la débâcle française devant Hitler. Mais nul ne sait les chefs-d’œuvre qu’il aurait pu écrire encore… Armand Peter, lui, est aujourd’hui heureux de compléter le travail de Maryse Staiber et d’Irène Kuhn pour faire (re) connaître ce « très grand bonhomme » de la littérature alsacienne.

René Schickele de retour
Dernières Nouvelles d'Alsace (13/03/2010) par Antoine Wicker

     Les Rencontres de l'Association Capitale Européenne des Littératures ont salué hier la mémoire de René Schickele, lauréat 2010 du Prix du Patrimoine que décerne l'ACEL.
     Consacré à René Schickele, et associé à une exposition de la Bibliothèque nationale universitaire, un colloque suscité par l'Institut d'études allemandes de l'Université de Strasbourg avait en 1990 apporté une conclusion exemplairement inspirée à une édition du défunt Carrefour des littératures européennes strasbourgeois consacrée cette année-là, de façon particulière, aux littératures germaniques et à l'émigration antifasciste en Europe.
     Et certaine sensibilité – la plus intelligemment engagée – du mouvement culturel et intellectuel régional en Alsace n'avait certes pas attendu : sur l'actuelle et moderne leçon européenne qu'incarnèrent dans les premières décennies du XX° siècle l'œuvre et la vie confondues de René Schickele, des livres de Charles Fichter – il était l'hier l'invité de l'ACEL – ou d'Adrien Finck avaient quinze ans plus tôt apporté éclairage significatif déjà, au profit de nouvelles générations.
     Complexe destin, et cependant limpide, que celui de cet enfant d'Obernai né en 1883 en Alsace annexée par le Reich allemand – la langue allemande sera sa langue d'écrivain –, et qui engagea ses jeunes années au sein d'une active et féconde internationale socialiste et pacifiste, et, dans le champs des arts, expressionniste : elle tissa ses réseaux politiques et intel¬lectuels de Berlin jusqu'à Paris auprès de Jean Jaurès, et de Strasbourg, où Schickele avait en 1901 fondé l'expressionniste et critique revue Der Stürmer, jusqu'à Zurich, où pendant la Grande Guerre il mobilisa dans le même esprit la revue Die weissen Blätter.
     La seconde Guerre le trouva en Provence, à Vence, où il avait dès 1932 fui une Allemagne que la montée du nazisme lui rendait définitivement étrangère – il meurt à Vence, en 1940, après avoir publié, et c'est son seul texte écrit en français, Le retour, aujourd'hui réédité par bf. « Petit livre français» rédigé à la hâte, et courte autobiographie en forme d'essai sur l'expérience même, d'appréhension et de ferveur mêlées, qui en fournit le sujet: le retour bouleversé à la langue française, en même temps qu'à la mère, quand tant d'années durant, et s'interdisant ainsi ce retour, Schickele avait après 1918 tenté de vivre et travailler en « citoyen français und deutscher Dichter » à Badenweiler en Forêt Noire allemande – il y composa sa grande trilogie romanesque, Das Erbe am Rhein – ; avec vue sur l'Alsace redevenue française, mais qu'il choisit alors, et cela déconcerta, de ne pas rejoindre.
Parce que ce poète estimé de Romain Rolland et Thomas Mann s'était résolument situé au-dessus des nationalismes? Parce qu'en France et en Alsace philistins et nationalistes donnaient de la voix contre l'écrivain germanophone? Parce qu'il craignait de s'isoler culturellement, intellectuellement, dans une région dont il avait éprouvé à Strasbourg, dans la première décennie du siècle, avec ses amis écrivains et journalistes du Stürmer, le sclérosant provincialisme? Parce que l'utopie pacifiste et européenne qui lui fut passion autant que tourment lui imposait, pour toutes ces raisons réunies, un tel retrait dans la montagne.
     Vosges et Forêt-Noire comme un paysage commun, où les frontières semblent n'être que fiction, et l'Alémanie moderne comme un idéal creuset intellectuel et spirituel, rhénan en même temps qu'européen, quand partout prospèrent les pires nationalismes et quand il faut à cet égard se résigner si souvent, et aujourd'hui encore, à l'impuissance morale et politique : l'expérience de cet essentiel déchirement parcourt le bref récit du Retour, en 1938, comme elle avait cinq ans plus tôt – l'ouvrage paraît à Berlin mais Schickele vient de s'installer à Vence – transporté l'intense et mélancolique, fiévreuse et cependant sereine méditation autobiographique de Himmlische Landschaft, dont paraît aujourd'hui, assurée par Irène Kuhn et Maryse Staiber, la première traduction française : Paysages du ciel.

L'Alsace réhabilite René Schickele, son écrivain maudit
NOVOPress - Agence de presse indépendante (14/03/2010) par dépêche de presse

     Le Prix Nathan Katz 2010, qui distingue une œuvre du patrimoine littéraire alsacien, a été remis hier à Strasbourg à Irène Kuhn et Maryse Staiber pour la première traduction en français de Himmlische Landschaft (Paysages du ciel), œuvre du poète de la terre et de l’âme alsaciennes René Schickele (Obernai 1883-Vence 1940).
     Cet hommage est une véritable réhabilitation. Celui que Thomas Mann comparait au Lorrain Maurice Barrès et voyait comme « le poète de la terre alsacienne, un écrivain du terroir, mais au sens le moins bourgeois, au sens le plus artistique de ce terme », occupe une place éminente dans la littérature allemande de l’entre-deux-guerres alors que son œuvre et son souvenir furent en Alsace soit oubliés soit objets de vives polémiques.
     René Schickele est né, en effet, dans l’Alsace annexée par le Reich allemand ; il écrivait en allemand, la langue que l’école lui avait enseignée. Il vécut les drames de l’Alsace écartelée entre deux nations, qui forgèrent chez lui un engagement socialiste et pacifiste incompris de ses contemporains. Il en fut aussi la victime. Ses livres allaient être, en raison de cet engagement, interdits puis brûlés par le régime nazi. Quittant Berlin pour un retour en France en 1932, René Schickele ne put se faire longtemps d’illusion sur une nouvelle fortune dans la patrie dont sa mère était originaire : « Je ne suis pas fait pour la cuisine littéraire comme elle se pratique en France, c’est-à-dire à Paris. Il y a bien quelques bonnets qui me connaissent et même me jugent à ma valeur. Mais pour eux je suis le Boche qui n’a pas voulu de sa patrie en 1918. »
     René Schickele n’est pourtant pas un écrivain politique. Son œuvre de poète, essayiste et romancier est immense – elle reste à traduire dans sa quasi-totalité – et marquée surtout par le lyrisme et la proximité avec la nature. Il participe à l’histoire de l’Alsace à ce titre, mais aussi au titre d’un combat pour la construction européenne qui fut éminemment avant-gardiste. Il est en effet le premier, en 1901, à avoir formulé l’idée d’une « République de l’esprit », d’une « alsacianité de l’esprit », dans laquelle l’Alsace ne pouvait être, au cœur de la grande Europe, qu’une terre de médiation entre la France et l’Allemagne : « Le pays des Vosges et le pays de la Forêt Noire, écrivit-il, étaient les deux pages d’un livre ouvert – je voyais clairement devant moi comme le Rhin loin de les séparer les unissait en les tenant ensemble serrés comme des plombs. L’une des deux pages regardait vers l’Est, l’autre vers l’Ouest, et sur chacune d’elles se trouvait le début de deux chants différents et cependant parents. Du Sud venait le fleuve et il allait vers le Nord, il recueillait en lui les eaux venues de l’Est et les eaux venues de l’Ouest pour les porter en un flot unique, en un seul tout jusqu’à la mer… Et cette mer étreignait la grande presqu’île habitée par les fils les plus jeunes, les plus insatiables de l’espèce humaine, cette presqu’île en laquelle se termine la trop puissante Asie… L’Europe. »
     Le Prix Nathan Katz invite aujourd’hui à redécouvrir une œuvre majeure pour l’Alsace : une Alsace décomplexée, qui pourrait enfin revendiquer, après plus de 60 ans et toute douleur cicatrisée, son double héritage littéraire.

Au delà des frontières
Critiques Libres (21/03/2010) par Sahkti

     De René Schickele, Thomas Mann a dit que son écriture « est toujours comme un épithalame qui unirait la France et l'Allemagne ».
     Écrivain de langue allemande, pilier de la littérature alsacienne, René Schickele est resté un grand incompris, défenseur de la non-violence et opposant au totalitarisme quel qu'il soit (pas étonnant que le régime nazi s'en soit pris aussi violemment à ses livres). Il a longtemps oeuvré à la réconciliation franco-allemande dont il avait fait son cheval de bataille. Sa mort, à l'aube du second conflit mondial, l'aura peut-être empêché de voir à quel point la bêtise humaine à répétition a pu conduire à la barbarie et l'absurdité, une fois encore...
     Le Prix du Patrimoine Nathan Katz 2010 a récompensé cetteœuvre et sa traduction. En espérant que la tombée dans le domaine public des lignes de René Schickele le fasse sortir de l'oubli, il le mérite amplement.
     Dans Paysages du ciel, traduit pour la première fois en français, l'auteur dépeint le quotidien, le monde qui l'entoure à travers les paysages de la Forêt Noire, de l'Allemagne, des Vosges, de la Suisse... vaste espace dans lequel l'écrivain pose sa plume pour se remémorer les souvenirs d'enfance et les moments joyeux de sa vie. Il y a beaucoup de simplicité et de tendresse dans ces lignes, de l'amertume aussi dans ce regard tourné vers une époque et un univers qui ne sont plus. Sans doute, comme le souligne l'éditeur dans sa notice, faut-il y voir l'exil auquel Schickele a été contraint, quittant sa région natale pour le sud de la France en 1932.
     Il est difficile de citer l'un ou l'autre fragment de l'ouvrage sans le dénaturer, sans briser cette harmonie qui s'étale au gré des pages, dans une sorte de bienfaisance de l'esprit. La sérénité (mais aussi la lucidité) dont fait preuve René Schickele fait du bien et donne matière à réflexion sur nos existences parfois compromises.
     Comme le souligne une des traductrices, Maryse Staiber, l'auteur a retrouvé le plaisir des choses simples et grand est son talent pour le partager avec ses lecteurs, même à titre posthume. Entre humour et tendresse, Schickele se moque des frontières pour nous inviter à un grand voyage, celui de la découverte et de la communion fraternelle autour de cette terre qui nous accueille et qui peut être si belle. Quand nous ne nous comportons pas en imbéciles.
     Superbe recueil.

Paysages du ciel
Exigence Littérature (06/04/2010) par Françoise Urban-Menninger

     Ce livre paru à Berlin en 1933 sous le titre allemand de Himmlische Landschaft, est traduit pour la première fois en français à l’occasion de l’attribution du Prix Nathan Katz à l’œuvre de René Schickelé et à la bourse de traduction octroyée à Maryse Staiber et à Irène Kuhn.
     Né en 1883 à Obernai dans l’Alsace annexée par le Reich allemand, l’auteur écrira dans « la langue de l’école » alors qu’il sera toute sa vie viscéralement opposé à l’Allemagne militariste de Guillaume II.
     Il fonde en 1901 à Strasbourg le journal d’avant-garde Der Stürmer qui défend la vocation médiatrice de l’Alsace. Journaliste à Paris en 1909, René Schickelé est marqué par le socialisme pacifiste de Jean Jaurès, par la suite en Suisse, il transforme le journal Die weissen Blätter en un organe de l’internationale pacifiste.  Élu à l’Académie de Berlin en compagnie de Thomas Mann, il s’installe à Badenweiler , se définissant comme « citoyen français und deutscher Dichter » mais, pris à partie par la presse nazie, il se réfugie en Provence.
     Himmlische Landschaft paraît en 1933 alors que l’auteur a déjà quitté Badenweiler où il a tenu ce journal de bord éminemment poétique qui sera son adieu au pays alémanique dans lequel il ne reviendra jamais plus.
     Tel un reposoir entre ciel et terre, Badenweiler s’apparente à un jardin d’Eden. Le recueil est parsemé d’instants de grâce où René Schickelé en parfaite symbiose et en totale harmonie avec l’âme végétale des plantes, des arbres, de la nature tout entière, en devient le chantre : « L’été ouvre son cœur », « Les mains fantomatiques du sureau s’agitent pour faire signe », « Les montagnes sont un souffle sur un miroir ».
     La traduction opérée par Maryse Staiber et Irène Kuhn tient du miracle car la poésie de René Schickelé ne perd rien de son souffle, elle nous est restituée telle une eau vive claire et limpide que l’écrivain lui-même n’aurait pas reniée.
     Les définitions que le poète donne de certaines plantes sont de purs joyaux sertis de splendeur : « Les scabieuses : des gouttes de ciel en suspens dans la beauté du jour ». Voilà un merveilleux opuscule à emporter avec soi et à lire dans une prairie, entre ciel et terre ... Nul doute que le lecteur y renouera avec la pensée de René Schickelé dans ce « grand jardin » qui est tout à la fois le pays de l’enfance mais aussi cet espace alémanique ouvert qui entre en résonance avec celui de l’âme. On ne pouvait rêver plus bel ouvrage à couronner pour ces nouvelles Rencontres Européennes de Littérature à Strasbourg car René Schickelé n’a cessé d’ouvrir la voie à la réconciliation franco-allemande et à la construction européenne.
     Avec la très fine et pertinente traduction de Himmlische Landschaft, c’est le penseur méconnu, voire mal connu, qui nous revient plus vivant que jamais pour tracer en chacun de nous un chemin de lumière et redonner sens aux choses les plus simples qui sont en réalité nos valeurs essentielles aujourd’hui trop souvent oubliées.

Grands témoins par temps de crise
Les Affiches - Moniteur (06/04/2010) par Michel Loetscher

     Grands témoins par temps de crise, le poète français Pierre Dhainaut, la poétesse grecque Kiki Dimoula et l'Alsacien René Schickele sont les lauréats 2010 de l'Association capitale européenne des littératures. La remise des prix, lors des 5° rencontres européennes de littérature, s'affirme comme la consécration d'une évidence : où, mieux qu'à Strasbourg, faire découvrir en ces temps de récession un paysage littéraire européen d'une telle vitalité et pourtant si méconnu ? […
     Depuis 2005, l'ACEL décerne un Prix de littérature Jean Arp et un prix du patrimoine Nathan Katz. […] Ce dernier distingue une œuvre du patrimoine littéraire alsacien, « écrite en dialecte ou en allemand et encore peu ou pas traduite en français » : il remet à l'honneur Himmlische Landschaft (« Paysages du ciel ») de René Schickele (1883-1940) et sa première traduction en français établie par Irène Kuhn et Maryse Staiber.
     Natif d'Obernai et fondateur (1901) de la revue expressionniste Der Stürmer qui milite pour une « alsacianité de l'esprit », Schickele se retrouve, en novembre 1918, dans la tourmente insurrectionnelle qui saisit Berlin à la chute de Guillaume II (1859-1941). En 1922, le « citoyen français und deutscher Dichter » s'établit dans la cité thermale de Badenweiler, en Forêt-Noire, où il compose sa grande trilogie romanesque, Das Erbe am Rhein (1926-1931).
     Élu à l'Académie de Berlin avec Thomas Mann (1875-1955) et pris à partie par la presse nazie (il est catalogué pacifiste et socialiste), il s'installe en novembre 1932 à Vence, en Provence, où il meurt le 31 janvier 1940, après une ultime tentative littéraire : un essai autobiographique intitulé Le Retour (1938, Fayard) – son grand retour à la langue française et à sa mère, qui passa inaperçu dans les grandes turbulences de l'Histoire...

René Schickelé le contemplatif
Région Alsace (01/05/2010) par La Rédaction

     En exhumant un texte publié en 1933, Maryse Staiber et Irène Kuhn mettent en lumière l'œuvre de René Schickele, figure de la littérature alsacienne. Un travail consacré par le Prix du Patrimoine Nathan Katz 2009.
     Depuis cinq ans, les Rencontres Européennes de Littérature s'affirment comme un événement clé de la vie littéraire en Alsace. Un rendez-vous qui met en perspective le patrimoine littéraire régional en le confrontant avec les œuvres des grands écrivains francophones et européens.      
     C'est dans ce cadre qu'est remis le Prix du Patrimoine Nathan Katz avec le concours des Éditions Arfuyen. Cette distinction permet de rendre accessible à un large public francophone la production littéraire d'un auteur. L'occasion aussi d'apprécier toute la richesse de notre patrimoine écrit qui s'exprime dans la diversité des genres littéraires mais aussi dans la variété des langues pratiquées de l'allemand sous toutes ses formes à l'alsacien dans toutes ses saveurs.
     L'édition 2009 du Prix Nathan Katz a primé le travail de traduction de deux universitaires strasbourgeoises – Maryse Staiber et Irène Kuhn – qui donne une nouvelle audience à une figure majeure des lettres en Alsace : René Schickele (1883-1940). « D'r René Schickele, isch e europäischer Geischt, der nàch d'r Katastroph vom 1. Weltkrieg dànk d'r Landschaft vùn Badenweiler – zwischa Rhin, Schwàrzwald un Vogese – neue Laweskràft, Hoffnung und Sinn findet. Sini Rolle àls Vermittler zwische d'r franzeesche un d'r ditsche Kultur erkennt Schickele symbolisch in d'r Offeheit vùn d'r Làndschaft, wo d'r Rhin nit àls Grenza sondern àls Brucke erschint. »
     Le travail de traduction met en lumière un aspect inédit de l'œuvre particulièrement vaste de René Schickele. Sous le titre Paysages du ciel – traduction de Himmlische Làndschaft – l'ouvrage restitue le regard contem-platif, nostalgique mais aussi ouvert sur l'avenir que Schickele porte sur son environnement. Son souci à déchiffrer les signes, sa proximité avec les petites choses, ce dialogue enjoué qu'il entretient avec les nuages qui se moquent des frontières.
     Un mélange de poésie et de sensibilité écologique chez cet homme, enfant d'Obernai, davantage connu pour son engagement politique et pacifiste. Soixante dix ans après la mort de René Schickele, l'hommage rendu par le Prix du Patrimoine Nathan Katz permet d'apprécier en toute objectivité la contribution essentielle de cet auteur à l'histoire de l'Alsace.
     L'OLCA et la Région Alsace sont partenaires du Prix du Patrimoine Nathan Katz.

L'histoire d'une convalescence
Le Messager (30/05/2010) par Jean Leininger

     Citoyen français und deutscher Dichter, c'est ainsi que se définit René Schickele dans une lettre de 1928.
     Né à Obernai en1883, scolarisé dans la langue allemande, il milite dans des mouvements culturels pacifistes pour qui la Grande Guerre a été une catastrophe totale. En septembre 1922, il s'installe à Badenweiler,au pied de la Forêt-Noire, avec vue sur les Vosges. Il dit de lui-même qu'à ce moment-là, il était un homme mort. Il va renaître et se reconstruire dans le cadre champêtre de Badenweiler.
     Himmlische Landschaft
, Paysages du ciel, c'est à la fois l'histoire et le fruit de cette convalescence, recueil dans lequel se conjuguent notations bucoliques et réflexions méditatives, dans un paysage ouvert sur l'ouest et le ciel alsacien de son enfance.
     Cette vie idyllique prend fin avec la montée du nazisme. En 1932, René Schickele quitte Badenweiler pour la Provence où il va mourir en 1940. Le prix du patrimoine Nathan Katz 2009 vient de récompenser la traduction en français de ces pages peu connues, éditées par Arfuyen.
     Un hommage au poète militant que fut René Schickele.

Paysages du ciel
Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques (01/01/2011) par Jean-Pierre Josua

     René Schickele (1883-1940) incarne toute une part du destin de l'Alsace. C'est une figure pure, quoi qu'il en soit des idéologies qu'on a voulu lui faire parrainer. Né en Alsace prussienne et luttant contre le pangermanisme, con­vaincu de la position médiatrice de sa région entre deux cultures en vue d'une construction européenne, socialiste pacifiste, il reste en Allemagne en 1918 parce qu'il est effrayé par le patriotisme jacobin du temps et surtout parce que, citoyen français, il ne peut que rester un écrivain allemand. Il quittera sa chère Forêt-noire pour Vence par détestation du nazisme, et écri­ra avant de mourir son premier livre en français, Le Retour.    
     Irène Kuhn et Maryse Staiber, deux professeurs à Strasbourg dont la seconde est une spé­cialiste de notre auteur, ont traduit pour la première fois Paysages du ciel, un essai poétique de 1933, pris entre la nostalgie d'une Alsace interdite et l'adieu à Badenweiler, au paysage alémanique qui en est le pendant. C'est le livre d'une nature amicale permettant de reconquérir une « vie simple », écrit dans un style sobre qui diffère de la véhémence, des audaces des ou­vrages antérieurs. 
     Le très beau texte initial, «L'expérience du paysage», évoque le pouvoir qu'a seul le paysage pour prendre - après les bouleverse­ments d'une guerre et le malheur de l'après-guerre – « la mesure de l'innocence, de l'aptitude au bonheur que l'on porte en soi ». Pour Schikele, le paysage de sa région est celui de la terre d'enfance, et « leur différence me rend l'air de famille plus attrayant. » L'extase d'une renaissance de son être profond s'achève sur un poème en vers : « l'arche ». 
     Chacun des petits chapitres est plein d'humour et de charme, avec les notations sur le pays selon les sai­sons, les plantes, les animaux, des personnages inoubliables et surtout les nuages : un long chapitre empli d'imagination et de rêve.

Schickele en traduction
Élan (01/03/2011) par Jean-Claude Walter

     S'il est en Europe un écrivain inspiré et passionné par les paysages rhénans et le fleuve lui-même, c'est René Schickele. Né à Obernai en 1883, il se définit lui-même « citoyen fran­çais und deutscher Dichter ». Car il est essentiellement écri­vain de langue allemande, reconnu par Thomas Mann pour les « qualités » françaises de son style. Journaliste durant toute sa vie, il nous laisse une importante œuvre romanesque, poétique, théâtrale, ainsi que d'innombrables essais – études, articles, cri­tiques, textes de circonstances et réflexions. 
     Mon professeur d'allemand Jean Mattler, avec qui j'avais gardé le contact après le lycée, sachant que j'écrivais, m'avait dit : « N'oubliez pas de lire Schickele. Un grand romancier al­sacien. Je vous le conseille. » De retour d'un séjour d'une an­née à Göttingen, où je hantais les cafés estudiantins et librairies autant que la Faculté, j'avais découvert Symphonie für Jazz, en 1963, dans le Taschenbuch-Verlag. J'en fus enchanté : le pre­mier roman écrit en jazz ! Une incroyable réussite... J'en parlai à Antoine Fischer, le fondateur de la revue Saisons d'Alsace à Strasbourg. « Faites-moi un papier là-dessus, me dit-il. Schic­kele est un de nos plus grands poètes. » II publia aussitôt les cinq pages de mon étude, avec un portrait du romancier – un bois gravé de son ami le peintre Emil Bizer qui lui fit découvrir Badenweiler où il s'installa avec sa famille dès 1922. J'en extrais cette phrase - qui pourrait servir de leitmotiv à toute l'œuvre de Schickele : « Yeux, bouche, mains, le bonheur et le chagrin, la bra­vade, la colère, l'amour, la pitié, la rougeur et la pâleur - ce sont les rares mots, toujours les mêmes, qui sans cesse reviennent, et la musique en est si profonde... » 
     Contactées par la revue, les éditions Kiepenheuer & Witsch me firent parvenir les Werke in drei Banden qui ont toujours leur belle place dans ma bibliothèque. Où je découvris bientôt les admirables proses de Himmlische Landschaft, traduites au­jourd'hui sous le titre de Paysages du ciel aux éditions Arfuyen. Toute la plaine du Rhin y figure avec ses merveilleux paysages - les Vosges, Strasbourg et sa cathédrale, la Forêt-Noire, et le roulement du fleuve, du sud au nord, - et la nature bien sûr, en intimité et splendeur : « Ah ! c 'est un vrai paradis que nos sens émoussés ont perdu ! » – et c'est bien ainsi qu'il faut entendre le titre du livre en sa polysémie. Ces textes souvent courts, vifs et profonds, se présentent comme des poèmes en prose, au sens baudelairien, à partir des moindres détails de la vie – comme l'indique le premier titre Expérience du paysage. Une prome­nade, des rencontres – le docteur, le facteur, l'ami allemand, des vagabonds de passage –, les prés et les fleurs, les oiseaux, les cabrioles du chien Zitto, et toujours et partout la prégnance du paysage, de la nature – les deux rives du Rhin comme les pages d'un livre ouvert où l'écrivain retrouve non seulement le souve­nir de son enfance, de l'Alsace chérie, mais aussi « le secret de toute vie ». 
     Récit, essai, poème, échappées romanesques, Himmlische Landschaft réunit tous les talents de Schickele en cette quête incessante où « le monde intérieur est nécessairement le reflet d'un paysage – celui de l'enfance. » Ce sont les germanistes Irène Kuhn et Maryse Staiber qui se chargent de la traduction et de la présentation de cette œuvre si claire, si belle, prenante. À sa parution à Berlin en 1933, Schickele avait déjà quitté Badenweiler, car il dénonçait la montée du nazisme, pour la Provence et Vence où il mourut en 1940. 
     Grâce à nos deux médiatrices à qui est attribuée la Bourse de traduction du Prix du Patrimoine Nathan Katz, l'esprit, le talent, l'ouverture au monde, l'enga­gement pacifiste et le profond goût de la nature sont sensibles à chaque page que signe le grand écrivain alsacien – pour qui le mot « méditation » rime tout naturellement avec cette « média­tion » qu'il a toujours tissée entre l'Allemagne et la France au cœur de l'Europe dont il fut l'ardent pionnier et partisan.

Le Retour, de René Schickele
Élan (01/03/2011) par Armand Peter

      C'est avec beaucoup de plaisir que j'ai découvert et édité Le Retour de René Schi­ckele, presque inédit en tout cas jamais pu­blié en livre et peu lu. Ce texte qui date de 1934, le premier qu'il ait écrit en français alors qu'il était en exil en Provence, sera publié en revue à Paris en 1938. Le Retour, ce n'est pas un roman mais une suite de petits récits qui évoquent les souvenirs de Schickele, son enfance, ses engagements. Contrairement à ses romans en allemand souvent longs et denses, voici un Schi­ckele dans un style vif et léger, ses propos sont empreints de beaucoup d'humour et d'une belle auto dérision. L'auteur nous dit d'ailleurs que ce fut « comme un di­manche ensoleillé de son enfance ».
     Mais sans illusion de sa part, il écrit dans une lettre de 1934 : « Tout est si difficile en France. (...) Je me rends toujours plus compte que je ne suis pas fait pour la cuisine littéraire comme elle se pratique en France, c'est-à-dire à Paris » (p. 17). En réalité, ces « souvenirs inédits » (c'est le sous titre du livre) ne dévoilent pas le drame intime car il s'agit du retour à la langue française de sa mère qui était francophone et à qui il rend un hommage émouvant dans le récit de sa mort où revient encore le problème déchirant de la langue : « Je tenais les mains de ma mère et m'insinuant dans le songe hautain des mourants je lui dis : – Là-bas, tous parlent la même langue, maman... Nous ne regretterons plus...
Elle ne bougeait pas. Ses mains ne répondaient pas à ma caresse. Je me demandais si elle m'avait entendu, quand, après un long silence, elle mur­mura :
– Il n'est jamais trop tard... » (p. 14).
     Ce livre est aussi le retour à la politique. On se souvient de Schickele proche des révolutionnaires de Berlin en 1918 cherchant à défendre son idéal socialiste et pacifiste. Mais sans succès. Dans Le Retour, il rappelle ses utopies politiques, celles d'un « communisme anarchique, décentralisé à outrance, un communisme sans les communistes »...C'est avec une grande lucidité qu'il dénonce le fascisme, la dictature nazie et le totalitarisme soviétique. Cette cri­tique émise en 1934 est souvent antérieure aux prises de position des intellec­tuels français.      
     Dans ce retour à la politique, ses longues tirades sur la crise de l'Occident, sur la décadence de la société mettent en avant sa propre crise intérieure, ses doutes et ses tiraillements entre les dieux responsables des guerres et de la barbarie et le dieu unique source de la non-violence.      
     Le Retour
, c'est enfin la nostalgie de l'exil, de Schickele exilé en Provence, en vacances, dit-il, nostalgique de son pays et de ses paysages. Il chante sa maison de Badenweiler et la cathédrale de Strasbourg (dans un dialogue digne d'un poème de Hans Arp). Sa forêt du Dreiländereck est omniprésente avec ses frayeurs primitives, sa lumière et ses parfums, sa forêt qu'il n'a pas revue. René Schickele, l'écrivain alsacien, Français de langue allemande, l'un des grands auteurs allemands du XXe siècle, meurt à Vence en 1940. Il est resté l'Étranger.

Les livres qui ont marqué l'Alsace : Paysages du ciel, de René Schickele
Dernières Nouvelles d'Alsace - DNA (10/08/2012) par Jacques Fortier

     Qui a lu René Schickele ? Soyons honnêtes : peu l'ont fait dans son Alsace natale. Or cet Alsacien fut l'un des plus grands écdvains de son temps — la première moitié du siècle dernier. Il est aujour­d'hui confidentiel et pourtant essentiel. Histoire d'un silence, né d'un lourd malentendu au cœur de l'histoire alsacienne. La nostalgie du Paysages du ciel, son petit essai de 1933, le symbolise bien. Himmlische Landschaft est un bref recueil impressionniste. Il mêle poèmes, récits, anecdotes de la vie quotidienne, regrou­pées comme le seraient quel­ques pages arrachées à un jour­nal disparu.
     Le titre – Paysages du ciel en français — est aussi celui d'un de ces poèmes en prose. L'auteur, qui habite alors Ba-denweiler, petite station ther­male de la Forêt-Noire, y évo-que les rêveries et les réminiscences que lui inspire le défilé des nuages au-dessus de sa tête : troupeaux, nuées d'oiseaux, archipel sur l'océan, chemin de fer fumant, cortège funèbre.…
     René Schickele y parle aussi de la ronde des saisons, de son voisin médecin, de son « fac­teur de montagne », de la flore et de la faune locales, des ar­bres et de la terre, de la « gran­diose solitude » du Rhin et de ce « très beau coin de mon vieux, très vieux pays » qu'est « le pays alémanique ».
René Schickele est né à Obernai le 4 août 1883, donc dans l'Al­sace allemande de l'après-1870. Sa famille paternelle est originaire de Mutzig, sa mère du Territoire de Belfort. René sera donc bilingue mais c'est en allemand qu'il étudie puis mè­ne une carrière de journaliste et d'écrivain. À 18 ans, il est déjà dans l'aventure de Der Stürmer, à Strasbourg, revue d'avant-garde culturelle et poli­tique – à ne pas confondre avec l'hebdomadaire nazi du même nom édité à Berlin bien plus tard. Il devient journaliste, à Paris en 1909 puis à Stras­bourg en 1911, dans le quoti­dien libéral Neue Strassburger Zeitung.
La Grande Guerre bouleverse ce pacifiste qui se réfugie en Suis­se. La défaite allemande, en novembre 1918, le revoit à Berlin où il croit un moment à « l'Alsace rouge dans une Alle­magne rouge ». Déçu, défait, il choisit en 1922 de Vivre sur la rive droite du Rhin à Badenweiler, comme « citoyen français et écrivain allemand » — choix incompris qui lui est reproché depuis près d'un siè­cle.
     En dix années fécondes, il écrit ses grands romans (la trilogie Dos Erbe am Rheiri) et plusieur.8 essais — et est reconnu alors comme l'un des écrivains qui comptent, élu à l'Académie allemande de Berlin. Mais l'Alle­magne qu'il rêvait rouge de­vient brune ; comme bien d'autres, il passe la frontière. Pas pour l'Alsace, mais pour la Provence : second choix que ne comprendront pas ses contem­porains. Il meurt à Vence (Al­pes-Maritimes) le 31 janvier 1940.
     En Alsace, dites « Schickele » et commence la controverse. Pour les uns, il est le-symbole même d'une « alsacianité de l'esprit » dans une double culture médiatrice entre France et Allemagne et l'un des créateurs de la litté­rature européenne. Pour d'autres, il restera – comme il l'écrivait lui-même – « le bo­che qui n'a pas voulu de sa patrie en 1918 », qui a écrit dans la mauvaise langue, au mauvais moment, au mauvais endroit.
     Empreinte en creux, donc, d'autant plus que l'œuvre est méconnue. Six de ses 31 livres seulement existent dans la langue de Molière : Le retour, qu'iî écrivit en français en 1938, et cinq traductions faites ces dou­ze dernières années — dont ce Paysages du ciel il y a deux ans. « Exilé inclassable » comme l'écrit Charles Fichter, René Schickele crut tenir un temps dans ce petit jardin d'Alémanie où il avait « dressé sa tente » et où reposent d'ailleurs ses cen­dres, l'équilibre heureux entre l'homme et la nature dans une petite patrie (Heimat) que le Rhin et l'Histoire n' auraient pas déchirée. C'est en ce sens que Paysages du ciel, quatre-vingt-dix ans après sa publication parle d'universalité.
     Paysages du ciel, traduit par Irène Kuhn et Maryse Staiber, a été édité par Arfuyen en 201o — et couronné du Prix du patrimoine Nathan-Katz. Les francophones peuvent lire Terre d'Europe, florilège de poè­mes de Schickele (Arfuyen, 1990), la Veuve Bosca (Circé, 1990), la Bouteille à la mer (Circé, 1996), Mon amie Lô (Circé, 2010) et Le Retour (bf, 2010). Les germanophones, s'ils ne peuvent pas dénicher l'édition sur papier bible Werke in drei Banden parue en 1959 ou des éditions papier, peuvent aussi télécharger plusieurs de ses titres. Sur la vie et l'œuvre de Schicke­le, l'ouvrage de référence est celui d'Adrien Finck (1930-2008), publié à la SALDE en 1983, réédité et augmenté en 1999. 
© Copyright ACEL 2014