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Prix Européen de Littérature
2006
Antonio GAMONEDA
(ESPAGNE)
Texte © ACEL
BIBLIOGRAPHIE
Texte © ACEL
DISCOURS
Traduit de l'espagnol par Jacques Ancet
Je vais dire quelques mots sur la poésie.
Je ne suis pas un homme « de pensée » ; je veux dire un homme de pensée particulièrement informé et pourvu d’une méthode. Je parle seulement à partir de mon expérience (à partir de mon expérience et de ma solitude) et cette expérience n’est autre que celle qui peut être tirée de ma condition de poète, si tant est qu’une telle condition me convienne.
Je vais vous parler de deux choses : premièrement, de ce que peut être aujourd’hui même la poésie ; deuxièmement, de ce que devient la pensée poétique dans le monde qui se dit développé et, plus précisément, dans le cadre de ce qu’on appelle le libéralisme triomphant (le libéralisme de marché, bien entendu) et le néo-capitalisme également triomphant.
À partir de mon expérience, je sais que la poésie est d’abord sensible avant d’être intelligible ou, pour le dire autrement, qu’elle est intelligible sous condition de sensibilité. La poésie est la création d’objets dont la matière est le langage et on y trouve, comme dans toute création artistique, une dimension physique qui, naturellement, a des qualités sensibles. Ajoutons aussitôt que les faits poétiques et leur dimension physique sont inséparables, dans leur essence et leur consistance, d’une énergie symbolique. Toute poésie est symbole, et le symbole n’est pas un signe, une convention intellectuelle : il est lui-même une réalité.
Dans cette perspective, ce n’est pas un problème pour moi que le symbole puisse, apparemment, ne rien symboliser. Puisque ce n’est jamais vrai. S’il s’agit véritablement de langage et de pensée poétiques, il se trouvera nécessairement qu’il symbolise quelque chose qu’on ignore ou, simplement, qu’il se symbolise lui-même.
La poésie est un art de la mémoire. Observons, par analogie, que nous ne serions pas sensibles à une mélodie, par exemple, sans le souvenir successif de ses parties. En poésie, c’est également la mémoire qui rend possible et communique la temporalisation, le mouvement musical et la rythmique. De ce point de vue, je considère, avec Rubén Darío, qu’il existe aussi une musique et une rythmique des idées. Je pense, donc, que la musique est l’état originel de la pensée poétique.
Mais la mémoire joue un rôle dans la poésie qui, dans ses conséquences existentielles, me semble d’une plus grande importance. Nous avons le souvenir de ce qui n’existe pas ou n’est plus avec nous ; fatalement il s’agit de la conscience de l’usure du temps de notre vie, de la conscience mortelle ; il s’agit de cela, même si tous les amnésiques, les optimistes et les idéalistes du vitalisme sont en droit de penser le contraire.
Art paradoxal, la poésie a sa cause et sa finalité dans la création de connaissance, mais aussi dans une fonction qui consiste à intensifier notre vie moyennant une forme particulière de plaisir. Il s’ensuit, donc, que la poésie est aussi l’art d’impliquer du plaisir dans le récit de la manière dont nous avançons vers la mort.
Dans une autre perspective, nous pouvons également remarquer que c’est la cause musicale du poème qui suscite son contenu linguistique, et que c’est à ce point du processus générateur que fait son apparition la pensée. Notez le bien : je n’ai pas dit que la pensée n’existe pas avant d’arriver à ce point ; j’ai dit que c’est à ce moment relativement avancé du processus qu’elle fait son apparition. Pour le dire plus simplement : en poésie, je ne sais, je ne suis conscient de ce que je pense que lorsque je l’ai dit.
S’il en est ainsi, la pensée poétique, spécifiquement poétique, pas plus qu’elle ne procède d’une réflexion ou d’une recherche, ne dérive, délibérément, d’une pensée autre et préexistante, mais d’une confusion profonde de sa cause musicale et de sa cause signifiante. De cette confusion profonde, de cette parole qui s’ignore, de ce « non-savoir sachant » (je viens de citer Jean de la Croix), s’ensuit le fait que la pensée poétique ne peut avoir de raison d’être et de finalité dans le fait d’informer, mais dans quelque chose que je me risque à appeler révélation. C’est un agnostique qui vous parle et qui, naturellement, ne se réfère à aucune cause transcendante.
Quand, il y a cinq cents ans, la poésie jouait un rôle social et médiatique, il semblait nécessaire qu’une certaine forme de réalisme y fût dominante ; quand ce rôle médiatique fut assuré par des moyens plus efficaces, commença une autre tradition. Le réalisme devint objectivement inutile. Inutile ne veut pas dire inacceptable.
Il est également certain que la capacité croissante des moyens techniques à informer et produire des stimulations esthétiques est la cause d’une saturation qui a relégué la poésie dans des zones minoritaires, mais la poésie continue à être nécessaire ; la poésie, j’y insiste, n’est pas forcément informative, mais la poésie intensifie, d’une façon secrète, notre vie et notre conscience.
Dans son prologue à l’édition espagnole de la Castration mentale de Bernard Noël, José Angel Valente dit que « la privation de sens (…) est l’arme par antonomase de la démocratie ». C’est mon avis.
La démocratie « interprétée » dans laquelle nous vivons s’identifie à un faux libéralisme qui sécrète une pensée programmatiquement faible, c’est-à-dire, en fait une non-pensée. Cette non-pensée engendre une écriture dont la valeur est une valeur de marché, non de création. De cette écriture le sens évidemment disparaît, remplacé qu’il est par l’ingéniosité, le « mini-réalisme » ou la « nouveauté », qui ont de l’attrait dans le cadre du trafic mercantile.
S’installer dans la pensée faible, dans la proximité de la non-signification, est une grotesque stupidité devant le fait capital que nous vivons pour la mort et que nous le savons. Seule l’écriture qui s’écarte de cette « normalité », seule la pensée « utopique » (je voudrais qu’on entende « utopique » au sens de paradoxale, contradictoire et réaliste par rapport à elle-même), seule la rébellion inscrite dans la pensée utopique, j’y insiste, peut impliquer un sens dans une écriture qui, nécessairement, est toujours en rapport avec vivre et mourir. Telle sera, l’écriture poétique : elle n’est pas autre chose.
La pensée non privée de sens, étant donnée la manière dont le monde s’est mis à vivre, est certainement condamnée à ne résider que dans cette minorité qui l’intériorise jusqu’à la conduire à cette confusion profonde que j’ai mentionnée. À cette minorité et ses composantes d’utopie et de rébellion, appartient la poésie qui ne se résigne pas à la « représentation » d’un monde appauvri dans la conscience qu’il a de lui-même.
Le philosophe espagnol José Luis Pardo, en évoquant les pouvoirs de notre civilisation technologique, s’interrogeait sur le destin des « prétentions de la poésie à faire exister ce qu’il n’y a pas » ; c’est ce « qu’il n’y a pas », ce qui n’existe pas, que crée et révèle la poésie ; elle le crée en elle-même (c’est pourquoi la poésie est création) et il est réel dans la poésie elle-même, car la poésie, en dépassant le réalisme qui n’est qu’un choix esthétique, est par elle-même et en elle-même une réalité. En même temps, elle est révélation, car ce qui n’existe pas, c’est l’Inconnu.
Création et révélation sont ces qualités intrinsèques de la poésie qui intensifient nos consciences et nos vies. Ce disant, je semble revenir en arrière, mais ne vous inquiétez pas, j’en termine en citant une fois encore José Luis Pardo. Selon lui « le pouvoir des mots de détruire les significations instituées est, sans aucun doute, un pouvoir subversif et libérateur ». C’est aussi mon avis.
Tels sont les centres d’intérêt de ma poésie et de ma vie. Le fait qu’ils aient eu la reconnaissance de ce Prix explique que la gratitude soit montée simplement dans mon cœur.
Texte © ACEL
DOCUMENTS
TOMBÉES
TROIS POÈMES INÉDITS D'ANTONIO GAMONEDA
Traduit de l'espagnol par Jacques Ancet
CON la muralla a nuestra espalda, vimos
cruzar los pájaros. Después,
abajo, en los polígonos agrarios,
leves sombras sobre el verde abatido
ante la plata polvorienta.
Pesaba el tiempo en el instante: juntos
fluían nuestro pensamiento y los pájaros.
Luego, el silencio de Miguel
entró en nosotros y advertimos
aquel cansancio de la luz y líneas
de soledad y que las cosas
visibles y las invisibles eran
iguales en su espíritu.
Así sentíamos
el pensamiento de Miguel
fluir en nuestro pensamiento.
(¿Urueña?)
LA muraille dans notre dos, nous vîmes
passer les oiseaux. Ensuite,
plus bas, sur les polygones agraires,
des ombres légères sur le vert abattu
face à l’argent poussiéreux.
Le temps pesait sur l’instant : ensemble
coulaient notre pensée et les oiseaux.
Ensuite, le silence de Miguel
entra en nous et nous remarquâmes
cette lassitude de la lumière, des lignes
de solitude et l’équivalence
des choses visibles et invisibles
dans son esprit.
Ainsi sentions-nous
la pensée de Miguel
couler dans notre pensée.
(Urueña ?)
*
LAS serpientes se desnudan en la luz y las madres silban en el oído de los agonizantes. Es
la lógica mortal.
¿Para qué soportar la pureza de las preguntas? Va siendo preferible
que empiece la inexistencia y
que la serpientes dejen de llorar.
LES serpents se dépouillent dans la lumière et les mères sifflent à l’oreille des agonisants. C’est
la logique mortelle.
Pourquoi supporter la pureté des questions ? Il devient préférable
que commence l’inexistence et
que les serpents cessent de pleurer.
*
EN HERIDAS y sombras
puse mi vida
y, cualquier día, de mi corazón,
van a ir saliendo los insectos y
van a ser ciegos. Lástima de luz.
Lástima de luz.
(Tango general)
DANS des blessures et des ombres
j’ai placé ma vie
et, un jour ou l’autre, de mon cœur,
vont se mettre à sortir les insectes et
ils vont être aveugles. Dommage pour cette lumière.
dommage pour cette lumière.
(tango général)
Texte © ACEL
REVUE DE PRESSE
Clarté sans repos
Exigence Littérature (05/03/2006) par Françoise URBAN-MENNINGER
Texte © Tous droits réservés
Antonio Gamoneda
Vient de paraître (01/06/2006) par Marrc BLANCHET
Texte © Tous droits réservés
Nu devant l'immobile
Matricule des Anges (01/06/2006) par Richard BLIN
Texte © Tous droits réservés
Clarté sans repos
Autre Sud (01/09/2006) par Pierrre DHAINAUT
Texte © Tous droits réservés
Strong voice for Spain in European literature
Europa (22/06/2007) par -
Described as one of the most important Spanish poets of our time, Antonio Gamoneda is awarded Cervantes Prize for literature.
Antonio Gamoneda chooses his words with care. Just as when writing a poem, when replying to interview questions ne weighs his words carefully. With 17 poetry collections and several other works behind him, Gamoneda is considered one of modem Spanish poetry's foremost talents. Having already received the European Prize for Literature 2006, he has now been awarded the prestigious Cervantes Prize for 2006.
« Satisfaction, Antonio Gamoneda describes his feelings about the reward. But I am aware that my poetry is still the same as it was before I received the prize », he adds with a smile.
The Cervantes Prize is awarded every year to a Spanish-speaking author in recognition of their lifetime achievements, and is the most prestigious literature prize in Spain. But Gamoneda's words are read well beyond the world's Hispanic community – last year he was awarded the European Prize for Literature in recognition of his central place on the European literary stage.
Gamoneda is rooted in European culture and describes himself as European. Born in 1931, he has followed the growth of the EU over the last 50 years. He explains that while this kind of social evolution might have a certain impact on literature, if this applies to him in any way, it has not been a conscious thing. For him, the greater influence has been the development of his own country since joining the EU.
« Spain has always had problems with tension between nationalist groups. The situation has become less problematic since the country became a part of the European Union. The EU has helped create a certain unity in Spain. My hope for the future of Europe is to see European people become even more unified. »
What place does poetry have in the evolution of a united Europe? Gamoneda takes a few seconds to answer. « Poetry is not a reflection of objective reality in Europe. But it creates hope in peoples' consciences. In some cases it can even make people change their ways. »
Texte © Tous droits réservés