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EUROPEAN PRIZE FOR LITERATURE

2013

Erri DE LUCA

ITALY / ITALIE

Erri De Luca est né en 1950 à Naples dans une famille bourgeoise ruinée par la guerre et transplantée dans le quartier populaire de Montedidio. Revenue à meilleure fortune, la famille s’installe dans un quartier neuf auquel l’adolescent s’adapte mal. Très tôt conscient des réalités politiques, il s’élève contre les injustices et la mainmise américaine sur Naples. En 1968, ses études secondaires terminées, il s’engage dans l’action révolutionnaire à Rome. Dès 1969 il milite dans le mouvement d’extrême-gauche Lotta Continua dont il sera l’un des dirigeants jusqu’à sa dissolution en 1977. De 1978 à 1980, il travaille chez Fiat et participe à toutes les luttes ouvrières. Fuyant les lois spéciales de son pays, il trouve refuge en France en 1982.

Il se prépare en 1983 à s’engager comme bénévole dans une action humanitaire en Tanzanie lorsqu’il découvre une Bible. La maladie l’oblige à rentrer au bout d’un mois et reprend sa vie d’ouvrier. Il se passionne pour l’alpinisme, entreprend l’étude des Écritures et commence à écrire. La maladie de son père le décide à proposer un manuscrit à un éditeur. Il a le temps de lui mettre entre les mains son premier livre, signe de sa nouvelle vie : Non ora, non qui paraît en Italie en 1989. Il termine bientôt un premier roman, commencé dès 1976, Acide, arc-en-ciel, qui paraît en 1994. Pendant la guerre de Bosnie (1992-1995), il est chauffeur de convois humanitaires. 

Bien que Erri De Luca ait fui Naples et sa famille dès l’âge de 18 ans, sa ville natale constitue la toile de fond de l’ensemble de ses romans qui possèdent tous une forte composante autobiographique ? C’est le cas en particulier de Tu, mio et de son livre le plus connu, Montedidio, (prix Femina étranger 2002). « En napolitain, Montedidio signifie “la montagne de Dieu”. Du haut de Montedidio, d’un saut vous êtes déjà au ciel. À l’image de ce quartier où la magie et le sacré se mêlent au quotidien, le roman associe la réalité au surréel, la douceur à l’amertume, le symbole au réel, la poésie au dénuement. »
 

BIBLIOGRAPHIE

Erri De Luca a publié de nombreux récits, romans et essais, largement traduits à l’étranger. Il est aussi l’auteur de livres de poésie, de pièces de théâtre et de traductions de la Bible et du yiddish.

Citons parmi les proses : Non ora, non qui (1989) ; Odorato e Gusto, in Le lingue dei sensi (1990) ; Una nuvola come tappeto (1991) ; Aceto, arcobaleno (1992) ; I colpi dei sensi (1993) ; In alto a sinistra (1994) ; Prove di risposta (1994) ; Pianoterra (1995) ; Il cronista scalzo e altri scritti (1996) ; Alzaia (1997) ; Ora prima (1997) ; Tu, moi (1998) ; Tufo (1999) ; Un papavero rosso all’occhiello senza coglierne il fiore (2000) ; Tre cavalli (2000) ; Montedidio (2001) ; Lettere da una città bruciata (2002) ; Nocciolo d’oliva (2002) ; Il contrario di uno (2003) ; Precipitazioni (2004) ; Chisciottimista (2005) ; Sulla traccia di Nives (2005) ; In nome della madre (2006) ; Napolide (2006) ; L’isola è una conchiglia (2008) ; Senza sapere invece (2008) ; Il giorno prima della felicità (2009) ; Il peso della farfalla (2009) ; Tu non c’eri  (2010) ; Rivolte inestirpabili (2010) ; E disse (2011) ; Le sante dello scandalo (2011) ; I pesci non chiudono gli occhi (2011) ; Il turno di notte lo fanno le stelle (2012) ; A piedi, in bicicletta (2012) ; Il torto del soldato (2012) ; La doppia vita dei numeri (2013) ; Storia di Irene (2013).

L’ensemble des traductions françaises de son œuvre sont dues à Danièle Valin.

À l’occasion de la remise du Prix Européen de Littérature le 22 mars 2014, un nouveau texte de Erri De Luca, Le Tort du soldat, sera publié aux Éditions Gallimard, partenaires du Prix, dans la traduction de Danièle Valin sous le titre Le Tort du soldat.

DISCOURS

DISCOURS DE RÉCEPTION DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE PRONONCÉ PAR ERRI DE LUCA LE 22 MARS 2014 EN L'HÔTEL DE VILLE DE STRASBOURG (Traduit de l'italien par Danièle Valin)

Ce prix se nomme Europe, il a donc à voir avec la géographie. Europe est un nom grec et moi je viens d’une ville fondée par les Grecs, Napoli, de Nea Polis, ville nouvelle. À travers moi, c’est à cette ville que ce prix littéraire est remis. Lorsqu’elle fut fondée, bien d’autres avaient déjà été inaugurées autour de la Méditerranée. À court d’imagination, on appela « Ville nouvelle » cette première implantation dans le golfe du Vésuve. Le monde est plein de villes nouvelles, de Newtown, de Villanueva, Novgorod, Neustadt. Alors, au cours des siècles, le citoyen napolitain s’est appliqué avec succès à rendre unique sa localité. Aujourd’hui, Naples est une ville légendaire, résultat de la combinaison de magnifique et atroce.

Sa position géographique a décidé d’elle. Sur un lieu sismique et sous un volcan catastrophique, ses habitants ont le sentiment d’être des hôtes, leur valise à côté de la porte, prêts à être jetés à la rue à tout moment.

Ils vivent dans un des plus beaux golfes de la terre, mais ils savent que cette beauté n’est pas une décoration. Cette beauté a été travaillée par des éruptions, des tremblements de terre, des catastrophes. Cette beauté est une force naturelle déchaînée du bas contre le haut, œuvre d’insurrection qui bouleverse et réécrit la face de la terre.

Les Napolitains ont appris à sauter sur commande, comme des puces bien dressées, sous les poussées et les feux du sous-sol. Leur danse populaire, la tarentelle, imite les secousses ressenties par les pieds et espère les calmer. Le système nerveux des Napolitains dépend de la géologie. Même au plus profond de son sommeil, chacun sait de quel côté se trouve le Vésuve.

Leur saint patron, saint Janvier, est spécialisé en éruptions. La relique de son sang qui se liquéfie et se recoagule à dates fixes, imite la fusion de la lave.

La statue du saint était portée par le peuple face à l’avancée du fleuve de feu et l’arrêtait. En 1799, les troupes françaises entrèrent dans Naples après avoir rencontré une des plus fortes résistances populaires. Les rois du lieu, les Bourbon, avaient déjà fui avec l’armée, mais les troupes françaises furent bloquées hors de la ville pendant des jours par un barrage de peuple. Elles parvinrent à entrer avec l’aide des jacobins locaux qui leur livrèrent par la ruse le Fort de Saint-Elme.

Pendant la courte période d’occupation française, le miracle du sang de saint Janvier était censé se produire. La foi populaire attribuait un sens à l’événement. Si le miracle n’avait pas lieu, cela voulait dire que le Saint était opposé à l’occupation. Le prodige tarda à se produire dans le temps imparti, le peuple commença à s’agiter dangereusement. Alors, le général français menaça l’évêque de lui couper la tête si le sang ne se liquéfiait pas dans l’ampoule. Le miracle se réalisa aussitôt et le peuple se calma.

Au retour des Bourbon, saint Janvier, accusé d’avoir collaboré avec les Français, fut démis de sa charge de saint patron et remplacé par un autre tuteur. Mais, à la première éruption, il fut manifeste que le nouveau saint n’était pas expert en éruptions. Le front de la lave approchait, le peuple alla alors récupérer la statue de saint Janvier et la porta en procession devant la marée de feu. Celle-ci s’arrêta net et saint Janvier fut réintégré définitivement dans sa fonction de saint patron.

Cet épisode explique la nature terrestre du sentiment religieux à Naples. Le sacré ne descend pas du ciel, mais affleure du sous-sol brûlant.

Sa pierre de construction est le tuf, reste d’éruption éteinte. Il fut creusé depuis l’époque des Grecs, produisant d’immenses cavités qui s’étendent sous la surface de la ville. C’est pourquoi Naples est double, bondée au-dessus et vide au-dessous. C’est une ville en suspens sur d’énormes alvéoles de ruche, qui s’appuie sur l’air comme Venise sur l’eau.

Les Allemands ont un mot poétique, et donc exact, pour définir une personne qui n’a pas les pieds sur terre : « Luftmensch », une personne d’air. Par sa géologie, Naples est une « Luftstadt », une ville d’air. Pendant pas mal d’années, j’ai fait le métier de maçon, travail de celui qui élève des murs. Les murs servent toujours à diviser. En revanche, le tuf, pierre poreuse, pleine d’air, ne veut pas séparer. À travers son gruyère, elle met en communication les pièces, les étages, les maisons. Ainsi, à Naples, tout le monde sait tout des autres, conséquence non pas du commérage mais d’une naturelle diffusion acoustique.

Derrière les murs de tuf, quand j’étais petit, j’écoutais les histoires en dialecte, dites et répétées par les voix des femmes. Ces histoires me tenaient éveillé, me faisaient dresser l’oreille, comme le vent avec les voiles. Elles m’entraînaient dans leur élan à travers le monde et le temps. Les voix informaient aussi mes autres sens : je pouvais voir, effleurer, goûter, sentir.

C’étaient des récits de bombardements aériens et de courses aux abris, de fantômes, de tremblements de terre, de l’éruption de 1944 qui recouvrit Naples de cendres comme une bande sur une blessure.

Je connais par les voix des femmes le son de la sirène de l’alerte aérienne, pour moi c’est la colonne sonore du 20e siècle, celui qui a inventé la possibilité de faire exploser les centres urbains en les frappant d’en haut. Depuis Guernica, le bombardement aérien d’une ville est l’acte de terrorisme par excellence, celui qui veut détruire et terroriser les gens sans défense, pris au hasard, dans le tas, dans les maisons. C’est ce qui m’explique pourquoi, au printemps 1999, face aux bombardements, je suis allé me mettre du côté de la cible, à Belgrade, tout seul, pour équilibrer les comptes avec ma mère, jeune fille de Naples au temps de la terreur. Je logeais au dernier étage de l’Hôtel Moskva et je ne descendais pas dans les abris au son de la sirène d’alarme. Parce que je n’étais pas un habitant de Belgrade, mais un membre d’un pays qui les bombardait sans même prendre la peine de déclarer la guerre. Dans ma vie, je me suis glissé dans pas mal d’endroits inconfortables, mais celui-ci a été le plus bruyant, sous le torrent des missiles, des bombes et autres fusées de l’OTAN.

Ces voix de femmes de Naples me transmettaient une identification physique. Je réagissais à ces récits en rougissant d’impuissance, de honte, de colère, d’émotion. Ces voix arpégeaient sur mes nerfs, me les accordaient à la bonne tension.

Au terme de ma croissance en centimètres, j’étais prêt à m’offrir un exil volontaire. C’est donc cette ville qui m’a servi de cause et non de mère, et je suis un de ses effets, qui a roulé loin. Les voix des femmes de Naples, filtrées par le tuf, ont fait de moi un récipient d’histoires. Une autre partie de mon ouïe a été formée par les chansons napolitaines. Ces mélodies composées par de talentueux musiciens, écrites par des poètes, étaient le fruit d’une ville pleine de théâtres et d’orchestres. Elles chantaient le lieu et ses forces naturelles. La plus puissante est le soleil, donc la chanson napolitaine la plus célèbre devait être « ‘O sole mio ». Rassurez-vous, je ne la chanterai pas. Je vais vous lire à la place un poème sur le soleil écrit par le plus grand poète en napolitain, Salvatore Di Giacomo :
Le soleil n'est pas d'or, ma fille,
ni dans l'hiver ni dans le printemps,
n'écoute pas qui dit ce mensonge,
ne crois pas qui chante cette chanson.
Réponds à qui te dit ces mots :
le soleil n'est pas d'or,
le soleil est le soleil
qui chauffe les maisons,
fait mûrir les fruits et dore les épis,
le soleil qui sèche le linge,
dessèche les tomates et crève les figues,
et il n'est pas d'or
parce que l'or n’est rien
et sans soleil il ne serait pas brillant.

La musique de « ‘O sole mio » fut composée à l’aube en mer, mais pas sur celle de Naples : à Odessa sur la mer Noire. Le musicien Di Capua était en tournée et se trouvait là, à bord d’un bateau. C’est aussi pour cette raison personnelle que la mer Noire appartient pour moi à la Méditerranée et j’ai reconnu les quartiers de Naples et sa pègre dans l’Odessa d’Isaac Babel.

Au terme de mon récit sur la ville de Naples comme destinataire de votre prix littéraire, je déclare ici mon identité : je suis quelqu’un qui vient de Naples et qui appartient à la Méditerranée. L’Italie est son pont jeté pour relier Europe, Afrique et Asie. Dommage qu’elle ne s’avance pas plus et qu’elle laisse ainsi tant d’espace au canal de Sicile et aux naufrages.

J’ai appris à l’école qu’elle a une forme de botte. Aujourd’hui, je la vois comme un bras qui se détache de la robuste épaule des Alpes et qui s’allonge dans la Méditerranée pour finir avec les Pouilles et la Calabre, extrémités d’une main ouverte. Et la Sicile est un mouchoir au vent qui salue.

Je dédie ces lignes et la conclusion de mon intervention à la Méditerranée.

Être de Médit.
Être de Médit. par naissance et destin, qui n’est pas
le futur assigné, mais le passé en vrac
et qui est derrière soi, guide le sort à la dérive et au diable
dans le largue du vent qui change d’humeur
selon les heures.
Avoir des canaris sur le balcon,
des murs blanchis à la chaux,
des veuves d’assassinés sous le soleil à pic,
avoir plus de dialectes que de saints,
plus d’autels que de sources.
L’eau est rare, de pluie, prisonnière
dans les citernes noires, dans les puits creusés par Abraham
qui fit le vagabond pour la divinité
qui se divise en trois, querelleuse et impaire.
Puis quand arrive la fin du monde
nous sommes tous au théâtre
et l’un de nous court planter un arbre
parce qu’on ne sait jamais,
par effronterie,
par ultime conjuration.
Être de Médit. parce que civilisations et histoires
sont venues à la voile sur le char des vagues.
L’Italie est une terre qui s’est mise au milieu
avec îles et volcans,
clairs de lune et de couteaux,
câpres, menthe et agneaux
et une lumière de larme dans les yeux
qui brille même dans le noir sans tomber.



DOCUMENTS

DISCOURS DE REMISE DU PRIX EUROPÉEN DE LITTÉRATURE PRONONCÉ PAR M. DANIEL PAYOT, REPRÉSENTANT M. ROLAND RIES, SÉNATEUR-MAIRE DE STRASBOURG

Dans la première partie du livre d’Erri de Luca intitulé Le Tort du soldat, le narrateur, qui est l’écrivain lui-même, se confronte à la part de vérité qui se dit, ou se dénie, dans la langue. Il oppose ainsi les usages falsificateurs qu’en font « les pouvoirs » à la responsabilité des écrivains, à qui il revient de « restituer le nom des choses ».

Dans la seconde partie du même livre, la parole est laissée à une narratrice qui, fille d’un criminel nazi aux aguets, porte le nom d’emprunt de son père. Pour elle, la dissimulation ne se résout pas en identité restituée, l’écart entre le faux et le vrai demeure irréductible, l’adéquation du nom et de l’être n’advient pas.

Il me semble que l’œuvre littéraire d’Erri de Luca se tient, avec une constance admirable, avec une puissance poétique à la fois ferme et modeste, dans un espace qui se trouve entre la nécessité de restituer le nom des choses en laissant la vérité advenir, et le savoir que la vérité n’est jamais absolue, que même les noms vrais ne désignent pas adéquatement ni définitivement des identités intangibles. L’espace littéraire d’Erri de Luca est fait, comme l’existence de la narratrice du livre, d’écarts, de distances évocables et infranchissables, d’ajournements. Nous ne sommes pas là sur des surfaces lisses, homogènes, univoquement orientées, mais dans des territoires formés de brèches, de détours, configurés par une présence qui, jusque dans les réalités les plus immédiates et les plus manifestes, comporte une part de retenue, se dérobe ou se diffère. Cette écriture est faite de vibrations, d’attentes, de patiences, d’une alternance de moments d’intensités où les vérités se reconnaissent, et de laps maintenus entre mots et choses, suspensions qui contredisent l’empressement d’une nomination qui aurait l’illusion de se croire conforme à ce que les choses, dans leur amplitude et leur réserve d’expériences possibles, sont. Contre cette illusion, l’écriture d’Erri de Luca nous fait entendre des intervalles, des blancs dans lesquels vient s’insérer, sans insister, de l’incomplétude – non pas l’incomplétude de l’imperfection, du bancal, du maladroit, mais celle de la respiration, de la pulsation, qui est aussi celle de l’hospitalité et du don, de l’écoute et de l’adresse.

L’œuvre d’Erri de Luca suggère ainsi une singulière géographie, dans laquelle l’engagement, partout attesté, n’est pas synonyme de désir d’appropriation, mais témoigne au contraire, jusque dans les plus immédiates proximités, du passage ou du souffle d’un lointain. Jusque dans les situations les plus actives – l’engagement militant, l’amour, la violence, la dérive souvent mortelle des émigrants clandestins qui traversent la Méditerranée vers un hypothétique bonheur –, jusque-là quelque chose continue de se faire sentir qui demeure irréductible, une dimension d’inatteignable qui traverse l’expérience et la conscience qu’en peuvent avoir ses acteurs, comme un vent troublant.

Cet inatteignable, chez Erri de Luca, n’est pas quelque chose, ce n’est pas quelque Etre que l’on pourrait se proposer de rejoindre. Il ne s’agit pas de franchir la distance pour l’abolir, mais au contraire de la peser, de la sentir, de la porter – de la vivre. Cette géographie est celle d’un alpiniste, qui ne ménage pas ses efforts pour atteindre les sommets et pour qui cependant, semble-t-il, les atteindre ne constitue pas une fin absolue, comme si jusque dans le dénouement devait demeurer une trace de l’effort lui-même, comme si le terme devait encore abriter en lui le désir de la fin, c’est-à-dire le terme non encore atteint. Il n’est pas du tout indifférent d’atteindre ou non le sommet, mais l’essentiel réside dans le fait de s’y confronter, et cette confrontation, elle, ne trouve jamais de résolution irrévocable.

La distance qu’il ne s’agit pas d’effacer mais au contraire de laisser se dire dans sa pesanteur et son pouvoir d’interruption, n’est ni indifférence, ni manifestation de supériorité ; elle est au contraire ce qui permet l’écoute, la considération de l’autre, la réception de sa présence propre. Elle est nécessaire pour que l’être ou la chose proche délivre sa singularité irréductible. Décrire les gestes par lesquels, dans la vie la plus quotidienne, chacun témoigne à la fois de son être-au-monde immédiat et de l’irréductible, du lointain, de l’inatteignable qui transit cet être-au-monde, c’est donner à chacun la chance d’exprimer, avec la familiarité commune qui l’identifie, une étrangeté qui le singularise.

Ecrire, pour Erri de Luca, c’est peut-être entendre simultanément le familier, le connu, le quotidien, montrés dans leur simplicité, dans l’exactitude d’un dessin exact, d’un contour ajusté, et les traces du non connu dans le connu, cette dimension autre qui traverse l’écriture comme elle traverse l’expérience, qui y ouvre des brèches et des silences, qui la voue à l’évocation au moment même où elle est aussi la plus précisément documentaire.

Cette écriture n’oublie pas le temps, la durée, la lenteur, la maturation dans les façons d’être et d’agir des êtres et des choses, et elle intègre le temps dans son propre rythme, écarte sa texture pour que le temps y vienne, et avec le temps l’étrangeté inextinguible des êtres et des choses. Dans l’écriture d’Erri de Luca, on entend beaucoup de silence, justement là où l’on devine le plus de présence. Pour lui, semble-t-il, dès que s’instaure une relation humaine, il y a à la fois ressemblance et abîme, sympathie et écart.

C’est peut-être ce que résume l’admirable page sur laquelle se termine le texte intitulé Et il dit, qui porte sur la relation de l’auteur avec le judaïsme, relation faite de proximité, d’entente réciproque, d’attention et de sentiment de communauté de destin, mais aussi de différence, de non appartenance, de non inscription. L’image, magnifique, est alors celle du campement dans le Sinaï tout près duquel, mais à l’écart duquel l’écrivain dresse sa propre tente – peut-être parce que le plus bel hommage rendu à un peuple traversé par la promesse de l’autre est de ne pas renier son propre statut d’étranger.

L’écriture d’Erri de Luca parcourt ainsi, d’une manière à la fois inlassable et discrète, le désert, sans le réduire à un espace qu’il faudrait se dépêcher de franchir pour atteindre enfin une terre promise, mais en montrant que le parcours est en lui-même expérience, relation, existence. L’écrivain s’y confronte à sa solitude, mais celle-ci est toujours peuplée. Dans un texte intitulé En haut à gauche, Erri de Luca dit que l’écrivain peut croire qu’il laisse ses livres « à ses contemporains, à la postérité », mais, ajoute-t-il, « au moment où il écrit tout le passé est derrière son dos en train de lire. S’il n’y a pas cet ange du temps écoulé, s’il n’y a pas sa griffe sur le cou du poète, ses mots sont aussitôt de la cendre. Si on n’écrit pas pour être lu par ses ancêtres, rien ne reste imprimé sur le papier . ». Cette présence attentive des ancêtres n’alourdit pas les livres, elle se manifeste ici au contraire dans l’intuition d’un secours aérien, angélique. Et c’est peut-être pourquoi, nous dit un autre texte encore, Trois chevaux, les livres doivent « porter une personne et non pas se faire porter par elle, décharger la journée de son dos, ne pas ajouter leurs propres grammes de papier sur ses vertèbres. »

Lecteurs d’Erri de Luca, nous sommes en effet portés par ses livres, et dans les pérégrinations allégées que ceux-ci suggèrent, nous éprouvons le poids vrai de l’existence, celui du vent et du souffle, celui de l’incomplétude heureuse et de la distance, le poids de ce qui nous donne à penser et à remercier, qui est aussi celui du sens.

Monsieur de Luca, j’ai le très grand honneur et la grande joie de vous remettre, au nom de l’Association Capitale Européenne des Littératures (EUROBABEL), le Prix Européen de Littérature.


Chaque année, l’Association EUROBABEL accompagne le Prix européen de littérature d’une Bourse de Traduction qui lui est lié. Elle manifeste par-là la reconnaissance que nous devons aux traducteurs. Grâce à eux, nous autres lecteurs pouvons cultiver le sentiment de franchir les frontières sans pour autant être condamnés à l’uniformité. Faire passer l’esprit d’une langue, d’un écrivain, d’un peuple, l’offrir en partage à ceux qui grâce à ce mouvement de translation vont faire l’expérience heureusement ambivalente d’une proximité et d’un dépaysement.

Cette année, nous remercions Danièle Valin, traductrice en français de l’œuvre d’Erri de Luca et de quelques autres écrivains italiens contemporains.

Madame Valin, nous ne vous dirons jamais assez le plaisir que vous nous faites d’offrir aux lecteurs francophones l’œuvre magnifique d’Erri de Luca.

Je suis très heureux de vous remettre, au nom de l’Association EUROBABEL, du Conseil de l’Europe et de la Ville et Communauté urbaine de Strasbourg, la Bourse de traduction du Prix européen de littérature.