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YVES BONNEFOY
LA QUESTION DE LA POÉSIE CHEZ HOFMANNSTHAL

INTRODUCTION
PAR PATRICK WERLY

Yves Bonnefoy nous fait aujourd’hui l’honneur et l’amitié de venir nous parler de Hofmannsthal. Et au nom de tous, je l’en remercie chaleureusement. Hier il était avec nous à l’université pour lire quelques uns de ses poèmes et demain il participera à une table-ronde. Je n’aurai pas la prétention de présenter son œuvre en quelques minutes, je me contenterai de souligner que ces trois moments ne montrent pas seulement son attachement à l’université mais qu’ils représentent trois moments essentiels, et peut-être indissociables, d’une œuvre poétique, ou plus précisément d’une existence placée sous le signe de la poésie.

Le premier moment est bien sûr celui du poème, le lieu où se cristallise toute l’entreprise poétique, mais pour Yves Bonnefoy, qui a su très tôt que la grande affaire de sa vie serait la poésie, elle ne peut être enclose dans la forme du poème : si c’était le cas, elle ne se distinguerait pas de la littérature, elle relèverait d’un genre, d’une région de la littérature, avec ses formes et ses thèmes.

Or la poésie est bien le projet de toute une vie. Il faut donc plutôt considérer le poème comme l’écume de cette vague qui avance tout au long d’une existence : il se forme sur la crête où la parole se métamorphose, il est en quelque sorte le point d’intersection entre l’existence et la parole qui peut être adressée aux autres. Et il est donc précaire, c’est un moment de passage.

La poésie, ce ne sont pas des formes ni des thèmes, nous dit Yves Bonnefoy, c’est un acte, et si on cesse de le mettre en œuvre, il disparaît, il ne laisse qu’une trace, qui n’est rien en soi, sauf à être reprise, revivifiée. D’où le fait qu’elle soit l’affaire d’une vie ; d’où le fait aussi que la préoccupation de la poésie soit présente dans d’autres textes que les poèmes. Il faudrait évoquer ici ses récits, ses nombreux textes critiques, son enseignement universitaire, ses travaux d’historien de l’art.

C’est le deuxième moment dont je parlais, le moment critique, celui qui nous vaut aujourd’hui cette conférence sur Hofmannsthal. Je n’irai pas jusqu’à dire que la critique puisse elle aussi être de la poésie, mais que, dans certaines conditions, il y a une continuité entre la parole poétique et sa reprise dans la réflexion critique (ce qui n’est pas toujours le cas, malheureusement, dans la critique universitaire).

Et il n’est pas très difficile de comprendre pourquoi elles sont indissociables : la poésie court le risque de se dissoudre dans la littérature si rien n’est fait pour rappeler et affirmer quelle est sa vocation très particulière parmi les mille formes que prend la parole. Ce qui fait d’Yves Bonnefoy un poète cardinal pour notre époque, c’est qu’il a une conscience des plus aiguës des risques que court la poésie si elle n’accepte pas de se soumettre à ce travail de discrimination, qui est du reste le sens étymologique du mot critique.

Dans notre âge où le discours prolifère sous toutes ses formes (mot ou image, peu importe ici), cet âge qui tend à être celui de l’information plus que de la narration, comme le remarquait Walter Benjamin, Yves Bonnefoy nous apprend à mieux distinguer de ces discours ambiants le moment proprement poétique. Et ce n’est pas un hasard s’il va être question de la « Lettre de Lord Chandos », l’un des textes du 20e siècle les plus conscients de la précarité de la poésie dans la modernité. Voilà pourquoi la réflexion de Hofmannsthal sur le silence qui menace la parole poétique, et celle d’Yves Bonnefoy sur cette poétique d’un grand penseur européen, sont de plain-pied avec le projet de la poésie et ne sont pas seulement ce qu’on pourrait appeler un métalangage. On sait bien que certains chemins détournés rapprochent du centre et personne ne niera que Hofmannsthal comme Yves Bonnefoy en savent long sur les chemins.

J’ai évoqué un troisième moment, non pas par souci rhétorique, mais parce que cette fin de semaine permettra effectivement trois rencontres distinctes. C’est celui de la table-ronde de demain, c’est-à-dire le moment du dialogue, du dialogue en présence. Et je ne pense pas me tromper en disant que ce moment, de façon générale, est essentiel pour Yves Bonnefoy : de même que la poésie demande à être pensée pour ne pas se confondre avec une image trop facile d’elle-même, avec une mauvaise simplicité, de même elle gagne à être approchée de plus près par le dialogue avec les autres, elle y gagne une sorte de simplicité seconde, qui est bénéfique à la parole.

Yves Bonnefoy n’est évidemment pas un poète de la tour d’ivoire, sa présence ici, aujourd’hui, le confirme avec éloquence.

HUGO VON HOFMANNSTHAL
EIN BRIEF
(extraits du texte original)

« Ein Brief » (« Une lettre », titre original de la Lettre de Lord Chandos) a été publié à Berlin dans le journal « Der Tag » (numéros 489 et 491 des 18 et 19 octobre 1902). Il fut repris ensuite dans le recueil « Das Märchen der 672. Nacht und andere Erzählungen » (Vienne-Leipzig, 1905) puis dans le volume des écrits en prose de Hofmannsthal (Berlin, Fischer, 1907).

Dies ist der Brief, den Philipp Lord Chandos, jüngerer Sohn des Earl of Bath, an Francis Bacon, später Lord Verulam und Viscount St. Albans, schrieb, um sich bei diesem Freunde wegen des gänzlichen Verzichtes auf literarische Betätigung zu entschuldigen. Es ist gütig von Ihnen, mein hochverehrter Freund, mein zweijähriges Stillschweigen zu übersehen und so an mich zu schreiben. Es ist mehr als gütig, Ihrer Besorgnis um mich, Ihrer Befremdung über di e geistige Starrnis, in der ich Ihnen zu versinken scheine, den Ausdruck der Leichtigkeit und des Scherzes zu geben, den nur grosse Menschen, die von der Gefährlichkeit des Lebens durchdrungen und dennoch nicht entmutigt sind, in ihrer Gewalt haben. […]

Kaum weiss ich, ob ich noch derselbe bin, an den Ihr kostbarer Brief sich wendet ; bin denn ichs, der nun Sechsund-zwanzigjàhrige, der mit neunzehn jenen « neuen Paris », jenen « Traum der Daphne », jenes « Epithalamium » hinschrieb, diese unter dem Prunk ihrer Worte hintaumelnden Schäferspiele, deren eine himmlische Königin und einige allzu nachsichtige Lords und Herren sich noch zu entsinnen gnädig genug sind ? […] Ich weiss nicht, ob ich mehr die Eindringlichkeit Ihres Wohlwollens oder die unglaubliche Schärfe Ihres Gedächtnisses bewundern soll, wenn Sie mir die verschiedenen kleinen Pläne wieder hervorrufen, mit denen ich mich in den gemeinsamen Tagen schöner Begeisterung trug. […]

Um mich kurz zu fassen : Mir erschien damais in einer Art von andauernder Trunkenheit das ganze Dasein als eine grösse Einheit : geistige und körperliche Welt schien mir keinen Gegensatz zu bilden, ebensowenig höfisches und tierisches Wesen, Kunst und Unkunst, Einsamkeit und Gesellschaft ; in allem fùhlte ich Natur, in den Verirrungen des Wahnsinns ebensowohl wie in den äussersten Verfeinerungen eines spanischen Zeremoniells ; in den Tolpelhaftigkeiten junger Bauern nicht minder aïs in den süssesten Allegorien ; und in aller Natur fuhlte ich mich selber ; wenn ich auf meiner Jagdhütte die schäumende laue Milch in mich hineintrank, die ein struppiges Mensch einer schönen, sanftäugigen Kuh aus dem Euter in einen Holzeimer niedermolk, so war mir das nichts anderes, als wenn ich, in der dem Fenster eingebauten Bank meines studio sitzend, aus einem Folianten süsse und schäumende Nahrung des Geistes in mich sog. Das eine war wie das andere ; keines gab dem andern weder an traumhafter überirdischer Natur, noch an leiblicher Gewalt nach, und so gings fort durch die ganze Breite des Lebens, rechter und linker Hand überall war ich mitten drinnen, wurde nie ein Scheinhaftes gewahr. […]
     Mir haben sich die Geheimnisse des Glaubens zu einer erhabenen Allegorie verdichtet, die über den Feldern meines Lebens steht wie ein leuchtender Regenbogen, in einer stetigen Ferne, immer bereit, zurückzuweichen, wenn ich mir einfallen liesse hinzueilen und mich in den Saum seines Mantels hüllen zu wollen.

Aber, mein verehrter Freund, auch die irdischen Begriffe entziehen sich mir in der gleichen Weise. Wie soll ich es versuchen, Ihnen diese seltsamen geistigen Qualen zu schildern, dies Emporschnellen der Fruchtzweige liber meinen ausgereckten Händen, dies Zurückweichen des murmelnden Wassers vor meinen dürstenden Lippen ?

Mein Fall ist, in Kürze, dieser : Es ist mir völlig die Fähigkeit abhanden gekommen, über irgend etwas zusammenhängend zu denken oder zu sprechen.

Zuerst wurde es mir allmählich unmöglich, ein höheres oder allgemeineresThema zu besprechen und dabei jene Worte in den Mund zu nehmen, deren sich doch alle Menschen ohne Bedenken geläufig zu bedienen pflegen. Ich empfand ein unerklärliches Unbehagen, die Worte «  Geist  », «  Seele  » oder «  Körper  » nur auszusprechen. Ich fand es innerlich unmöglich, über die Angelegenheiten des Hofes, die Vorkommnisse im Parlament, oder was Sie sonst wollen, ein Urteil herauszubringen. Und dies nicht etwa aus Rücksichten irgendwelcher Art, denn Sie kennen meinen bis zur Leichtfertigkeit gehenden Freimut : sondern die abstrakten Worte, deren sich doch die Zunge naturgemäss bedienen muss, um irgendwelches Urteil an den Tag zu geben, zerfielen mir im Munde wie modrige Pilze.

Es begegnete mir, dass ich meiner vierjährigen Tochter Katharina Pompilia eine kindische Lüge, deren sie sich schuldig gemacht hatte, verweisen und sie auf die Notwendigkeit, immer wahr zu sein, hinführen wollte und dabei die mir im Munde zuströmenden Begriffe plötzlich eine solche schillernde Färbung annahmen und so ineinander überflossen, dass ich den Satz, so gut es ging, zu Ende haspelnd, so wie wenn mir unwohl geworden wäre und auch tatsächlich bleich im Gesicht und mit einem heftigen Druck auf der Stirn, das Kind allein liess, die Tür hinter mir zuschlug und mich erst zu Pferde, auf der einsamen Hutweide einen guten Galopp nehmend, wieder einigermassen herstellte.

CHARLES DU BOS
SUR LES ÉCRITS EN PROSE DE HOFMANNSTHAL (extraits)

La grandeur propre à Hofmannsthal, c’est que doué dès l’origine de la plus prestigieuse puissance de subir, jamais il ne se soit refusé à subir toujours plus avant, et plus profondément. Tel un Sébastien lié à l’invisible poteau – qui constitue son « éminente dignité » –, offert aux flèches lumineuses dont il ne cesse d’être criblé, son destin se creuse, s’ennoblit à l’intérieur même de son initiale donnée, – tout saturé aujourd’hui de ces stigmates glorieux qui sont l’apanage de ceux-là seuls qui persévèrent fidèles à la vocation inscrite dans leur innéité.

Grandeur, oui certes, s’il n’est héroïsme plus épuisant que celui de la réceptivité. Héroïsme méconnu ou plus précisément insoupçonné par presque tous : combien sont-ils, en un temps, qui peuvent savoir ce que signifie et surtout ce que comporte la parole de Hofmannsthal sur le poète : « Il vit, et cela de façon ininterrompue, sous le poids d’atmosphères qui ne se laissent pas mesurer, comme le plongeur dans les profondeurs de la mer. » Hofmannsthal lui-même n’ajoute-t-il pas : « Et rien n’est plus étrange dans l’organisation d’une âme que le fait qu’elle puisse supporter ce poids. » […]

De même que pour un Descartes le clare ac distincte, que pour un Auguste Comte l’« esprit positif » constituent des mots d’ordre sans doute nécessaires, – les « incertitudes », les « mystères », les « doutes » dont parle Keats, l’indistinction, l’indifférenciation que pose Hofmannsthal représentent pour le poète la donnée primitive, figurent tout ensemble la terre natale et le climat d’élection.

Son acte propre – la sinueuse et imprévisible suite de ses actes, et ceux-ci n’aient-ils que la « durée d’un soupir » ; et eux-mêmes ne sont-ils pas souvent des soupirs sublimés ? –, c’est de se dissoudre et non point de se construire : pour différent qu’il soit en son essence – et que dans son oeuvre, à proportion même de sa grandeur, il nous apparaîtra, nous apparaît –, non seulement à l’aurore, mais à l’acmé de l’opération créatrice, il ne doit pas se sentir différent, mais tout au contraire confondu. « Und in aller Natur fühlte ich mich selber » – « Et dans la nature tout entière je me sentais moi-même », écrit lord Chandos dans la Lettre à Francis Bacon lorsqu’il lui dépeint cet état de « continuel enivrement » où tout ce qui existe était perçu par lui « comme une grande unité ». […]