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Y A-T-IL UNE LITTÉRATURE EUROPÉENNE ?

INTRODUCTION

L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique, et je ne cesserai de penser que c’est là son irréparable échec intellectuel  », écrivait Milan Kundera en 2005.

En Europe des milliers de professeurs de lettres ont en charge de faire découvrir aux citoyens de demain le patrimoine qui constitue le fondement même de notre civilisation. Or, malgré l’émergence de l’Europe comme réalité économique et institutionnelle, malgré les bouleversements du paysage géopolitique mondial, chaque pays européen fait aujourd’hui encore comme si les littératures de ses voisins n’existaient pas et comme si sa propre littérature pouvait être comprise à soi seule. C’est ainsi que, par exemple en France, les textes et les œuvres littéraires présentés au baccalauréat restent presque exclusivement franco-français.

NATIONALISMES ET MONDIALISME

Or, comment penser la Renaissance ou le siècle des Lumières, le Romantisme ou Dada autrement que dans un cadre européen ? Comment lire Dante, Érasme, Shakespeare, Cervantès ou Montaigne, mais aussi Proust, Virginia Woolf, Musil, Svevo ou Pessoa autrement que l’un avec l’autre, par l’autre ? La vraie question est, bien sûr, celle-là.

Pour autant peut-on dire vraiment qu’il existe une littérature européenne ? Ou doit-on se borner à reconnaître des affinités, des influences, des rencontres ? La littérature comparée est-elle condamnée à faire des comparaisons – qui ne sont pas raisons –, à tracer des parallèles qui ne se rejoignent jamais ? Car, tandis que la force de l’habitude nous incline tout naturellement à privilégier une approche exclusivement nationale de notre littérature et, ce faisant, à méconnaître ce qui fait sa véritable singularité par rapport aux autres littératures européennes, une approche mondialiste tend aujourd’hui à prévaloir qui, au nom du primat de la langue commerciale et du brassage des peuples, oblitère tout autant la spécificité européenne de notre littérature.

LA LITTÉRATURE COMME OUVERTURE

Marguerite Yourcenar, quand elle explore sa généalogie flamande, emprunte le titre de sa trilogie, Le Labyrinthe du monde, à Comenius, un penseur de Bohème. Shakespeare trouve l’intrigue de Hamlet chez Saxo Grammaticus, un historien danois. Imagine-t-on un mélomane qui n’aurait pour fondement de sa culture musicale que Rameau, Berlioz et Fauré, à l’exclusion de Monteverdi, Haendel, Mozart et Chopin ?

Les jeunes ne lisent plus comme avant, entend-on souvent. La faute n’en incombe-t-elle pas en partie à nos étroitesses et nos académismes ? Pour que la littérature redevienne vraiment ce qu’elle doit être, une ouverture vers l’autre, il serait grand temps que nous soyons désormais conscients que la lecture de nos grands auteurs s’appuie sur une véritable connaissance de la littérature européenne.

UN MANIFESTE POUR LA LITTÉRATURE EUROPÉENNE

Sous l’impulsion de Guy Fontaine et du Réseau européen Les Lettres Européennes, une action a été menée tout récemement au niveau européen pour une favoriser une prise de conscience de l’unité profonde des littératures européennes et d ela nécessité de les comprendre l’une avec l’autre, l’une par l’autre. Tel est le sens, en particulier, du Manifeste pour l’enseignement des littératures européennes publié en décembre 2007.

« L’Europe culturelle contemporaine, déclare ce Manifeste, souffre à nos yeux moins d’un déficit de création que de transmission, laquelle peut se faire mieux que nulle part ailleurs dans les écoles. Il s’agit d’assurer la transmission de nos héritages communs et singuliers via un enseignement en particulier littéraire, d’abord parce qu’un héritage transmis, digéré et réapproprié est en soi un enrichissement à même de produire à son tour, ensuite parce que la littérature, plus que n’importe quelle autre science humaine, nous conduit vers les autres, nous révèle le monde autant qu’elle nous révèle à nous-mêmes, nous fait accéder à des expériences singulières et dans le même temps à l’universalité, nous libère des idées reçues et des pensées dominantes. La littérature enfin peut, au même titre que le politique et le social, éveiller la conscience d’une communauté de passé, de présent et de futur.

« Mais de quelle(s) littérature(s) parlons-nous ? Et quelle méthode d’enseignement adopter ? Parler d’un enseignement littéraire européen, et non européaniser l’enseignement littéraire, ne peut se faire que dans le respect de la diversité, dans un esprit d’ouverture, y compris à l’égard des littératures extra-européennes. Autrement dit, il ne s’agit pas de remplacer un nationalisme d’État, auquel l’enseignement littéraire a largement participé dans le passé, par un nationalisme européen. Il s’agit au contraire d’ouvrir les esprits à un champ de références plus large que celui des seules références nationales afin de créer un espace de dialogue commun aux jeunes Européens et les conditions idéales d’un renouveau. Cet espace commun serait comme un bassin de grandes oeuvres, aux frontières non définies et accessible à tous, ce qui implique pour ces oeuvres d’être et traduites, et publiées, et enseignées, et diffusées. (…) C’est un vaste chantier qui s’ouvre devant nous, qui ne pourra se faire qu’avec une implication importante des différents acteurs privés et institutionnels de l’ensemble des pays européens » (Manifeste pour l’enseignement des littératures européennes, décembre 2007).

LES INTERVENANTS

ANNE BRASSEUR

De nationalité luxembourgeoise, Madame Anne Brasseur a succédé en 2008 à Jacques Legendre (France) à la Présidence de la Commission de la culture, de la science et de l’éducation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Née à Luxembourg en 1950, elle a suivi des études de psychologie<br /> aux universités de Tübingen et Mannheim et commencé sa carrière professionnelle comme psychologue dans un établissement d’enseignement avant de travailler au Service central d’assistance sociale auprès du Parquet Général de Luxembourg.

Élue dès 1975 au conseil communal de la Ville de Luxembourg, elle a été portée en 1979 par ses concitoyens à la Chambre des Députés. Elle a été échevin de la Ville de Luxembourg de 1982 à 1999, année où elle a été nommée ministre de l’Éducation nationale, de la formation professionnelle et des sports. En 2004 elle est redevenue membre de la Chambre des Députés et en 2005 échevin de la Ville de Luxembourg. Elle a été membre de l’Assemblée parlementaire de l’Atlantique Nord et de l’UEO. Membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe depuis 2004, elle a été l’auteur en septembre 2007 d’un rapport remarqué sur les dangers du créationnisme pour les systèmes éducatifs : «  Il ne s’agit pas d’opposer croyance à science, soulignait-elle, mais il faut empêcher que la croyance ne s’oppose à la science. »

Participant au Colloque organisé le 11 décembre 2007 à Paris sur l’enseignement des littératures européennes, elle a pointé l’importance de former les formateurs responsables de cet enseignement.

GUY FONTAINE

Guy Fontaine est professeur de Lettres et enseigne la littérature européenne. Il est le créateur de la résidence pour écrivains européens de la Villa Mont-Noir. Conjointement avec Annick Benoit-Dusausoy, il est l’auteur de Lettres européennes, Manuel d’Histoire de la Littérature Européenne (Éditions De Boeck, 2007). Cet ouvrage de 860 pages a été réalisé avec une équipe de 200 universitaires et écrivains et préfacé par Vaira Vike-Freiberga, Présidente de la République de Lettonie. Il couvre la production littéraire de l’ensemble du continent, du moyen âge à nos jours, et présente quelque 850 écrivains. Les grands courants de pensée qui ont façonné l’Europe y sont mis en perspective et les grandes figures de la littérature « en train de se faire » sont désignées pour chacun des membres du Conseil de l’Europe.

Quelle est la spécificité européenne de ce corpus ? Elle se trouve dans «  une relation au réel et à la langue, une idée de l’avenir et même de la mort, qui réunit sur un arbre généalogique immensément ramifié des écrivains fort éloignés dans leur propos » mais qui restent « les habitants d’une même demeure imaginaire, poreuse, évolutive et jamais univoque ».
     
Guy Fontaine a travaillé en tant qu’expert consultant à l’élaboration de la Recommandation sur l’enseignement des littératures européennes, présentée par le Président de la Commission de la Culture du Conseil de L’Europe, M. Jacques Legendre, et adoptée par son Assemblée parlementaire le 17 avril 2008.

JEAN-YVES MASSON

Jean-Yves Masson est né en 1962, en Lorraine. Il est professeur de Littérature Comparée à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV) et directeur du Centre de Recherche en Littérature comparée. Poète, il est l’auteur de Onzains de la Nuit et du désir (1995) et de Neuvains du sommeil et de la sagesse (2007) qui a reçu le Prix Max Jacob en 2008. Romancier et nouvelliste, il a été lauréat de la bourse Goncourt de la nouvelle, de la bourse Thyde Monnier de la Société des Gens de Lettres et du Prix Renaissance de la Nouvelle pour son recueil Ultimes vérités sur la mort du nageur (2007). Il a traduit des écrivains irlandais (Yeats), italiens (Mario Luzi, Roberto Mussapi, Leonardo Sinisgalli, Pétrarque), allemands et autrichiens (Adalbert Stifter, Else Lasker-Schüler, Rainer Maria Rilke, Hugo von Hofmannsthal). Il a coordonné une Anthologie de la poésie irlandaise du XX° siècle (Verdier), dirige la collection de littératures germaniques « Der Doppelgänger » aux Éditions Verdier et la collection « Le Siècle des Poètes » aux éditions Galaade.

Aperçu bibliographique : Don Juan ou le refus de la dette, essai (en collaboration avec Sarah Kofman), Galilée, 1990. L’Isolement, Verdier, 1996. Onzains de la nuit et du désir, poèmes, Cheyne Éditeur, 1995, 1998. Offrandes, poèmes, Voix d’Encre, 1995. Poèmes du festin céleste, l’Escampette, 2002. Le Chemin de ronde, carnets, Voix d’Encre, 2003. Hofmannsthal, renoncement et métamorphose, Verdier, 2006. Neuvains du sommeil et de la sagesse, poèmes, Cheyne Éditeur, 2007. Ultimes vérités sur la mort du nageur, Verdier, 2007.

LA RECOMMANDATION SUR L’ENSEIGNEMENT
DES LITÉRATURES EUROPÉENNES

1. Je tiens à remercier Monsieur Guy Fontaine, co-Directeur de Lettres Européennes, Manuel Universitaire d’Histoire de la Littérature Européenne, pour sa contribution à l’élaboration du présent rapport.

« L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique, et je ne cesserai de répéter que c’est là son irréparable échec intellectuel », écrit, en 2005, le romancier tchèque Milan Kundera dans son essai Le Rideau

3. « Que resterait-il de l’Europe, cette vieille dame au cœur fragile, si disparaissaient d’un coup les ligaments politiques et institutionnels qui l’ont tenue depuis plus d’un demi-siècle ? » s’interroge la critique littéraire Raphaëlle Rérolle.

4. La promotion de l’apprentissage des littératures d’Europe apparaît comme l’un des moyens pour donner chair et verbe à ce que huit cents millions d’européens considèrent trop souvent comme une simple ossature administrative, dotée d’un langage strictement rhétorique et technocratique : les littératures européennes seront une discipline d’enseignement, au sein de la famille des Sciences Humaines. Elles formeront «  des connaisseurs de la condition humaine  », pour reprendre le mot de Tzvetan Todorov.

5. Mais de multiples hypothèques doivent être levées, avant d’avancer vers une didactique citoyenne et d’oser envisager l’apprentissage des littératures d’Europe comme une école de formation à la diversité culturelle européenne : c’est dans cette direction qu’ont convergé les débats tenus, le 11 décembre 2007, au Sénat, à Paris, par les experts rassemblés à l’initiative de la Commission Culture Science et Education, de l’Assemblée Parlementaire du Conseil de l’Europe, que j’ai l’honneur de présider (voir AS/Cult 2007).

6. La mise en place, dans tous les états membres du Conseil de l’Europe, d’une pédagogie novatrice de la littérature, tenant compte de sa dimension européenne n’a pas pour finalité l’enseignement d’un canon supranational « eurocentrique » se substituant à un enseignement souvent ethnocentrique de la littérature/ langue maternelle.

7. Promouvoir l’enseignement des littératures européennes, c’est : a) reconnaître la perméabilité de la littérature de notre continent, parallèlement à sa contribution à la circulation mondiale des idées ; b) protéger le pluralisme des langues dans lesquelles elle est créée ; c) prendre en compte les pratiques pédagogiques existantes, dans chacun des pays concernés ; d) encourager la traduction littéraire, tant pour le patrimoine ancien que pour la création contemporaine ; e) éditer et démultiplier la création littéraire, accepter le défi vertigineux des nouvellestechnologies, protéger les auteurs.

ANNE BRASSEUR
LA POLITIQUE DU CONSEIL DE L’EUROPE
POUR LA LITTÉRATURE EUROPÉENNE ET SON ENSEIGNEMENT

Notre continent n’a cessé d’aspirer à l’unité et de tomber dans la division e la guerre. A intervalles, des empires le rassemblent, tout ou partie, certains durables, d’autres éphémères. Des réseaux le traversent, enjambant les frontières mouvantes des royaumes : les compagnons bâtisseurs de cathédrales – et il en est une particulièrement symbolique et splendide dans cette ville- les marchands de la Baltique, les peintres de la Renaissance, les philosophes des Lumières, et bien d’autres. Mais, parfois, l’Europe se scinde en blocs : à l’ouest, Charlemagne, Charles Quint ou l’OTAN ; à l’est, Byzance, les Turcs ou le pacte de Varsovie. L’Europe ne cesse de chercher son axe, est-ouest ou nord-sud.

Les Romains unissent les colonnes d’Hercule, c’est-à-dire de Gibraltar, jusqu’à Antioche, Charlemagne préfère l’axe Rome-Aix-la-Chapelle. Les marchands de la Hanse organisent un véritable marché commun de l’Europe du Nord, de Riga à Londres. Mais la fracture verticale entre les mondes latin et germain, que nous évoquons encore aujourd’hui, existe depuis le traité de Verdun en 843. Après César, cent générations d’Européens ont vécu, souffert, aimé et rêvé, multiplié des conflits et les paix provisoires. De l’île anglaise aux cités italiennes, les Européens ont prié à l’ombre des cathédrales, inventé la finance et le capitalisme, raisonné sous le soleil des utopies de la Renaissance et des Lumières. Au XVIIIe siècle, ils se détendent avant de replonger en des temps guerriers. Au XIXe naissent les nations, et les nations finissent par s’entre-déchirer. Au XXe siècle, ayant atteint l’horreur, elles décident de s’unir pour éviter cela à jamais.

Cette épopée, a porté une culture et des valeurs jusqu’aux extrémités du monde.
La promotion de l’enseignement des littératures européennes, et c’est à dessein que j’emploie le pluriel, doit permettre à quelques huit cents millions d’Européens de s’accomplir en participant au patrimoine culturel commun que leur ont transmis la Grèce et Rome. Des générations durant on faisait ses humanités, lorsqu’on étudiait la langue et la littérature grecques et latines. L’intérêt essentiel de ces études est dans le fait qu’elles constituent la transmission d’un héritage. De même que nous faisons partie d’une grande famille de pensée, riche d’un considérable héritage de sentiment e d réflexion, et cette famille de pensée est notre civilisation occidentale, fondée et formée par la Grèce et par Rome. Ces études apportent également une expérience approfondie de l’humanité et rendent sensible à ce qu’est l’humanisme.

La tâche éducative que se proposent les humanités classiques, afin que nos écoles sortent des jeunes solidement enracinés dans le passé, pour affronter plus vaillamment le présent et surtout pour construire plus humainement l’avenir, cette tâche n’est pas seulement l’apanage de l’étude de la culture et de la pensée gréco-latines, mais appartient aussi à la transmission de la littérature européenne dans toute sa richesse et sa diversité, qu’il s’agisse du patrimoine écrit constitué depuis des siècles, ou de la création littéraire contemporaine.

En effet, dans la mesure où la littérature s’efforce de nous faire comprendre le monde des hommes et de nous en rendre compte, le fait de connaître ce que vivent, ce que souffrent, ce qu’espèrent et ce que désirent d’autres hommes constitue un enrichissement considérable. Somme toute, ce sont toujours les mêmes peines et les mêmes espérances auxquelles s’est trouvé confronté l’homme, et le fait de se sentir solidaire de tant d’autres hommes peut se révéler parfois une aide effective, mais cela permet certainement de mieux comprendre le monde et d’y trouver sa place par une meilleure connaissance de la condition humaine.

La promotion de l’apprentissage des littératures d’Europe apparaît comme l’un des moyens pour donner chair et verbe à ce que maint Européen considère trop souvent comme une simple ossature administrative, dotée d’un langage purement rhétorique et technocratique ; cet apprentissage peut donc contribuer à la formation à la citoyenneté européenne, au vue la de la diversité culturelle, conformément à la Convention européenne des Droits de l’Homme, et du pluralisme linguistique de notre continent.

L’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe a adopté le 17 avril 2008 la recommandation suivante à l’unanimité : « 8. En conséquence, l’Assemblée parlementaire recommande au Comité des Ministres d’encourager les Etats membres et en particulier leurs instances éducatives : 8.1.à redonner aux jeunes l’envie de lire en promouvant l’enseignement, dans toutes les filières de l’enseignement primaire et secondaire, du patrimoine littéraire européen, et en créant des programmes adaptés à tous les niveaux ; 8.2. à dispenser cet enseignement parallèlement à - et non à la place de l’enseignement de la littérature en langue maternelle et de l’apprentissage des langues étrangères ; 8.3. à renforcer les enseignements littéraires qui sont actuellement déjà dispensés en Europe et qui privilégient la dimension européenne ;
8.4. à faire apparaître l’enseignement de la littérature européenne comme partie
intégrante de l’éducation à la citoyenneté européenne, prenant en compte la diversité
culturelle, conformément à la Convention européenne des droits de l’homme (STE
n° 5), et le pluralisme linguistique de notre continent ; 8.5. à soutenir la traduction des textes anciens et contemporains, et notamment de chefs-d"œœuvre des littératures européennes, depuis et vers les langues en usage en Europe, avec une attention particulière aux langues de moindre diffusion ; 8.6. à envisager la création d’anthologies et d’ouvrages pédagogiques de littérature européenne adaptés aux différents niveaux et aux différentes pratiques des systèmes scolaires européens ; 8.7. à mettre au point des sites informatiques sur le patrimoine littéraire européen, où
tous les citoyens d’Europe trouveraient textes, bibliographies, histoire littéraire,
parcours pédagogiques et liens internet. »

De l’excellent rapport de Monsieur Jacques Legendre, je voudrais tirer votre attention sur les 5 points suivants : « Promouvoir l’enseignement des littératures européennes, c’est : a)Reconnaître la perméabilité de la littérature de notre continent,
parallèlement à sa contribution à la circulation mondiale des idées ; b) Protéger le pluralisme des langues dans lesquelles elle est créée ; c) Prendre en compte les pratiques pédagogiques existantes, dans chacun des pays concernés ; d) Encourager la traduction littéraire, tant pour le patrimoine ancien que pour la création contemporaine ; e) Éditer et démultiplier la création littéraire, accepter le défi vertigineux des nouvelles technologies, protéger les auteurs. »

L’enseignement de la littérature européenne parce qu’il se fondera sur le respect de la diversité linguistique, historique et culturelle, permettra d’aborder de façon transversale le patrimoine européen. Pour reprendre les mots du romancier espagnol José Manuel Fajardo : « L’enseignement de la littérature européenne deviendra un instrument incontournable de la consolidation d’une conscience européenne. »

Mesdames, Messieurs, ces rencontres européennes de littérature à Strasbourg ne sont toutefois non seulement l’occasion de tirer des bilans, de concevoir des projets, de formuler des exhortations, mais elles permettent aussi d’honorer des personnalités européennes du monde des lettres, en leur décernant un prix littéraire. Aussi suis-je particulièrement heureuse de pouvoir féliciter les lauréats au nom de la commission de la culture, de la science et de l’éducation de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Permettez- moi de m’adresser plus particulièrement à ma compatriote Anise Koltz, lauréate 2009 du Prix de Littérature Jean Arp. Jean Arp, cet artiste si éclectique, à la fois peintre, sculpteur et poète alsacien. Mais je ne m’adresse non seulement à Anise Koltz, compatriote et poétesse, mais également ou avant tout à une dame que je connais de longue date par ses enfants Jean-Luc, Françoise et Isabelle et par des amis communs. Et je me permets d’ajouter une phrase en luxembourgeois : Ech si ganz houfreg fir haut kënnen dobài ze sinn. Ce prix récompense Anise Koltz pour sa dernière œuvre La lune noircie, un récit à la fois autobiographique et fantasmé, pour la première fois en prose, dont l’intensité dramatique fait ressortir plus que jamais la singularité et la puissance, œuvre toute de discrétion et de tension.

Cette grande dame de la littérature francophone, qui a également écrit en luxembourgeois et en allemand, cette citoyenne de l’Europe fut la fondatrice et l’organisatrice des Journées de Mondorf au Grand-Duché de Luxembourg en 1963 où se rencontrent auteurs et poètes de tous les horizons. Anise Koltz précise : « L’exemple de ces Rencontres m’a été donné par ma famille, les Mayrisch de Saint-Hubert. Leur but, comme le nôtre : être un laboratoire, si modeste soit-il, de la construction d’une société multiculturelle. » Elle est, en effet, la petite-nièce d’Emile Mayrisch et de son épouse Aline, née de Saint-Hubert, ce couple de mécènes luxembourgeois qui a eu un rayonnement si considérable durant l’entre-deux guerres.

L’industriel sidérurgique Emile Mayrisch, cofondateur de l’Arbed, créateur en 1926 du comité franco-allemand d’information et de documentation est un des précurseurs de l’unification européenne. Sa femme Aline fait de leur château de Colpach, au Grand-Duché de Luxembourg, un haut lieu de rencontres culturelles européennes : Gide et Claudel, Jacques Rivière et Henri Michaux, Karl Jaspers et Walter Rathenau, Hermann de Keyserling et Ernst-Robert Curtius s’y retrouvent afin de discuter, dans un contexte convivial, de la réorganisation pacifique et fédéraliste de l’Europe après les horreurs de la Grande Guerre.

À Colpach, on se voyait dans un cadre champêtre, on présentait ses textes, on échangeait des impressions et des manuscrits, on prenait date, on écrivait, on concevait ensemble des projets d’écriture, de traduction et d’édition. C’est à juste titre qu’on peut parler d’un état de grâce culturel unique dans l’histoire du Grand-Duché de Luxembourg. Puissions-nous voir s’instaurer dans maints de nos pays d’Europe de tels états de grâce.

GUY FONTAINE
CITOYENS DE L’EUROPE DES LETTRES

L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique, et je ne cesserai de penser que c’est là son irréparable échec intellectuel  », écrit, en 2005, Milan Kundera, dans Le Rideau. De juillet à décembre 2008, c’est à la France qu’est revenue la présidence de l’Union européenne. Dans quelques mois seront connus les résultats de l’Agrégation et du CAPES confiant à des centaines de jeunes professeurs de Lettres une mission de transmission profondément civilisatrice. Il leur appartient de conforter le socle de connaissances humanistes des classes qu’ils auront en charge pendant quarante ans et plus. De donner aux jeunes générations l’amour de notre langue, de nos auteurs. Et d’appliquer des instructions officielles qui demeurent (malgré quelques élargissements transfrontaliers) incroyablement ethnocentriques : les listes de textes et d’œuvres présentés par les candidats au bac français restent quasi hermétiquement franco-françaises.

Mais qu’ont-ils fait au bon Dieu, Érasme, Cervantès, Swift, Goethe, Dickens, Dostoïevski, Pirandello, Kazantzakis, Gombrowicz et autres Claus, géniaux instituteurs et passeurs de l’humanisme européen, pour mériter un tel ostracisme ? Et même si l’on considère, au nom de la consanguinité de la littérature et de la langue, que l’apprentissage de l’identité nationale rend prioritaire la familiarisation avec la littérature nationale, il faut un singulier aveuglement pour ignorer, chez Molière, Hugo ou Sylvie Germain les affleurements dont est veinée chacune de leurs pages. Le constat vaut, depuis toujours, pour tous les créateurs de notre continent : qu’on lise Marguerite Yourcenar ou William Shakespeare, en omettant le prisme européen, nous voici en situation de déni, et coupables de mauvaise foi intellectuelle : au XX°siècle en France, au XVI° siècle en Angleterre, le maillage européen existait et existe. Pourquoi détricoter l’Europe ?

Yourcenar, quand elle explore sa généalogie flamande depuis le nord de l’Amérique, emprunte le titre de sa trilogie, Le Labyrinthe du monde, à Comenius, un penseur de Bohème. Le dramaturge anglais Shakespeare trouve l’intrigue de Hamlet chez Saxo Grammaticus, historien danois. Pourquoi refuser à la pédagogie de la littérature ce qui est admis dans le domaine de la culture musicale par exemple : la prise en compte de son européanité ? Imaginez une discothèque qui ne comprendrait que des œuvres de Lully, Berlioz, Fauré, Messiaen… Étonnant ! une culture musicale ignorant Purcell, Bach ou Rachmaninov…

C’est pourtant sur cet étonnant modèle que l’on apprend aux élèves français à constituer leur bibliothèque non européenne. Sous l’impulsion du Réseau Universitaire Les Lettres Européennes, les choses ont un peu bougé : à l’initiative du sénateur Jacques Legendre, un projet de recommandation a été soumis, en avril 2008, au vote du Conseil de l’Europe. Il est dorénavant stipulé aux quarante-sept ministres de l’Éducation nationale de notre continent d’encourager la pédagogie des lettres européennes, et d’accepter la pertinence du concept de «  littérature européenne ». On est encore loin d’une mention dans le guide des études qui existe pourtant pour la littérature chinoise ou la littérature africaine. Mais l’impulsion est donnée : la « politique de civilisation », qu’appelle de ses vœux le président de la République, passe par l’apprentissage de la citoyenneté européenne. Laquelle passe par la fréquentation d’Érasme, Cervantès… Swift et autres Claus, et leur enseignement. Cet apprentissage est l’une des conditions de l’émergence de la citoyenneté européenne.

La Réforme des Lycées que prépare le Ministère de l’Éducation Nationale inclura un enseignement modulaire : au sein du Module « Humanités » l’apprentissage de la littérature européenne doit légitimement trouver sa place. Le poste fléché « Lettres et Cultures d’Europe » qui a été créé dans l’Enseignement secondaire à Hazebrouck, à la Cité Scolaire des Flandres et m’a été confié par Monsieur le Recteur de l’Académie de Lille est l’un des jalons du chemin d’une didactique pragmatique de cette discipline innovante. Ô Mânes d’Érasme, de Goethe, de Rougemont ! La littérature européenne, une discipline innovante en 2009 ! ! !

C’est dans un tel contexte de tabula rasa que nous avons publié, en septembre 2007, aux éditions de Boeck, notre Manuel d’Histoire de la Littérature Européenne. Pourquoi un ouvrage consacré à la littérature européenne ? Et pourquoi commencer par cette question ? Parce qu’elle nous a été posée bien souvent et sur des tons bien différents allant de la surprise (la littérature européenne, ça existe ?) à l’agressivité (le concept de littérature européenne n’est pas pertinent), en passant par la commisération (qui, de nos jours, peut être intéressé par la littérature des pays européens ?). Souvent aussi la littérature comparée nous a été pointée comme la seule discipline ayant légitimité scientifique pour introduire aux œuvres non nationales.

Pourquoi donc avons-nous dirigé, Annick Benoit et moi-même, la rédaction d’un manuel décrivant l’histoire littéraire en Europe ? La tentation est grande de répondre simplement : « parce qu’il n’y en avait pas ! » C’est vrai, quand nous avons commencé ce travail à la fin des années quatre-vingts, il n’existait pas de manuel destiné aux lycéens (15-18 ans) ou aux étudiants qui leur aurait permis d’avoir une idée de la création littéraire à travers l’espace et le temps européens. Les ouvrages généraux, en français, se comptaient sur les doigts d’une main : L’Histoire des littératures occidentales, sous la direction de Raymond Queneau (1968), les Essais sur la littérature européenne du Suisse Jacques Mercanton reprenant, en 1985, l’idée et le titre d’Ernst Robert Curtius qui, de 1924 à 1950, a rédigé des présentations d’auteurs étrangers.

Peut-être faudrait-il alors retourner la question : pourquoi un tel ouvrage n’existait-il pas ? parce que l’histoire littéraire avait perdu de son prestige avec les nouvelles approches sociologiques, psychanalytiques, structuralistes, etc., de la création littéraire ; parce que la littérature, souvent indissociablement liée à la langue, a, aux yeux de beaucoup, un caractère national très fort ; parce que l’enseignement de la littérature, au moment où quelques pays s’ouvrent à l’Europe de l’industrie et du commerce et forment ce qui s’appelle alors la Communauté Européenne, se replie sur la littérature nationale et se ferme à celles des pays voisins. Prenons trois exemples : au Danemark, les lycéens travaillent essentiellement sur la littérature danoise et la littérature scandinave contemporaines, avec, de temps à autre, une ouverture sur un auteur du passé (avant 1970) ou un auteur étranger qu’on étudie dans sa langue. La Grande-Bretagne s’ouvre à toute littérature de langue anglaise (américaine, indienne, sud-africaine, …) et se ferme aux autres. Les enseignants français refusent, en 1992, une proposition d’ouverture des programmes à la littérature européenne : les professeurs de français prétendent ne pouvoir analyser sérieusement un texte en traduction ; les professeurs de langue sont priés de travailler sur du matériau d’actualité, essentiellement la presse, et non sur un support littéraire.

La littérature respecterait-elle donc les frontières ? Un courant de pensée, une technique d’écriture, un genre littéraire sont-ils dans l’incapacité de passer un poste de douane ? Refuser d’écouter La Traviata, d’interroger les montres molles et de méditer avec le Penseur, sous prétexte que Verdi, Dali et Rodin ne parlent pas votre langue ne vient pourtant à l’esprit d’aucun citoyen du monde ! En revanche, alors qu’on lit très volontiers des œuvres littéraires traduites, oser les enseigner tient du sacrilège ; position que refuse, en 2005, le romancier tchèque Milan Kundera lorsqu’il écrit, en 2005 : « L’Europe n’a pas réussi à penser sa littérature comme une unité historique et je ne cesserai de répéter que c’est là son irréparable échec intellectuel » ; dans un article du Monde des livres, dix ans auparavant, il regrettait déjà une approche universitaire trop spécialisée : « La pratique universitaire examine la littérature presque exclusivement dans son cadre national : de Broch ne s’occupent que des germanistes, de Joyce que des anglicistes, de Proust que des romanistes. »

Sans suivre l’auteur de L’art du roman jusqu’au bout de cette idée, nous avions, Annick Benoit et moi, pensé dès 1988 qu’il ne fallait pas réduire l’étude de la littérature à l’étude de la littérature de son propre pays. Aussi loin qu’on remonte dans le temps, aussi vaste que soit l’espace littéraire qu’on parcourt, on constate que bien des textes ont circulé malgré les frontières, malgré les interdits, malgré la différence des langues. Pétrarque rencontre Laure en 1327, compose pendant des décennies les sonnets qui forment son Canzonniere. Deux siècles plus tard, à l’ouest de l’Italie le Portugais Camoes, à l’est le Hongrois Balint Balissi, au Nord l’Anglais Edmund Spenser, en France, à Chypre, …. on écrit encore à la manière du poète italien ! Vous pensez que, oui, c’est vrai, mais que c’est du passé !

Regardons notre époque, où, reconnaissons-le, la littérature se mondialise – on ne peut plus avec autant de certitude parler de littérature européenne, influencés que nous sommes par les littératures des autres continents. Demandons-nous cependant où sont nés les genres littéraires qui occupent actuellement, sous des formes diverses, les rayonnages des librairies et des bibliothèques, je veux parler du roman policier et de l’autobiographie : en Grande-Bretagne pour le premier ; pour le second, dont je ne veux évoquer que la mutation que connaît ce genre à partir des années 70, la Slovénie est-elle le berceau de l’auto-fiction avec Nekropola, (Pèlerin parmi les ombres) de Boris Pahor (1967), ou l’Allemagne avec Kindheitmuster, (Trame d’enfance) de Christa Wolf (1976), ou encore la Pologne avec Miazga, (La Pulpe), de Jerzy Andrzejewski (1979), la Suisse avec Thesaurus, œuvres auto-fictionnaires de Paul Nizon (1999) ; qui use, dans son titre, de ce néologisme ? Je le répète : Marguerite Yourcenar a emprunté le titre de sa trilogie autobiographique, Le Labyrinthe du Monde, à Comenius, penseur et pédagogue de Bohème du XVIIe siècle. Shakespeare a puisé l’intrigue de Hamlet dans les récits de Saxo Grammaticus, historien danois du XIIe siècle.

Qu’on le veuille ou non, il existe donc bien une circulation incessante et fertile des ouvrages littéraires en Europe. Et quand bien même vous ne seriez pas encore convaincus, vous constateriez, en discutant avec des Brésiliens, des Marocains, des Chinois que, pour eux, la question ne se pose même pas ! Ils parlent de littérature européenne pour désigner une œuvre espagnole aussi bien qu’irlandaise, comme nous pouvons, nous, parler d’un ouvrage de littérature d’Amérique latine sans préciser qu’il est brésilien, péruvien ou argentin !

Comment concevoir ces Lettres Européennes, dont le titre évoque en filigrane les Lettres Persanes, les Lettres Anglaises ou les Lettres Portugaises, sans qu’il y ait d’autre filiation que ce nom ? Comme un travail d’équipe, bien sûr, et, d’emblée, d’une équipe européenne. Plus de deux cents universitaires ont travaillé à ce livre, permettant par leur enthousiasme, leur rigueur et leur érudition, de ne pas adopter un point de vue unique. Le découpage chronologique des chapitres, par exemple, différent de celui qu’on adopte traditionnellement en France, met cette volonté en valeur : sont séparées la Renaissance italienne et les Renaissances des autres pays puisque le même terme ne recouvre pas exactement la même réalité et que le phénomène ne se produit pas simultanément. Citons également le court chapitre « Fin de siècle » qui concerne plus particulièrement l’Allemagne et l’Autriche où régnait, plus qu’ailleurs, cet esprit « fin de siècle ».

Les auteurs des quinze chapitres principaux sont de nationalité différentes (le chapitre 15 a été rédigé par un professeur danois, le 14 par deux universitaires belges néerlandophones, le 13 par un Allemand, etc. …), leurs collaborateurs également. Les rubriques « un genre littéraire » et « les auteurs-phares » ont été écrites par des spécialistes de toute l’Europe. Ainsi Monsieur Carlo Ossola, Professeur au Collège de France nous a-t-il fait l’honneur de présenter Pétrarque et Boccace. Ainsi l’illustre Juan Goytisolo nous a-t-il prêté sa plume pour les pages de notre Manuel d’Histoire de la littérature européenne consacrées à l’héritage arabo-andalou.

Et n’oublions pas, pour plagier Claudel et son « bagne matérialiste » qui l’a emprisonné intellectuellement durant toute sa jeunesse, le bagne marxiste qui a gelé la circulation des idées en Europe et pas seulement à l’Est de l’Europe jusqu’à la chute du Mur de Berlin : au début des années 80, dans les lycées et universités de Pologne, il était impossible d’étudier Jan Kochanovski et la métrique modélisatrice de ce Ronsard Polonais. En effet, il était impensable qu’il pût exister, dans un pays satellite, une littérature digne d’être lue, apprise, enseignée, alors que la grande littérature russe n’avait pas commencé d’être. Honte aux tenants de l’Université d’alors ! Heureusement, les choses ont bien changé ; mais accepter le concept de littérature européenne et proposer des outils pédagogiques à cet effet reste une libération et une révolution culturelles. Madame Vaira Vike-Freiberga, Présidente de la République de Lettonie, le dit on ne peut plus clairement dans la préface dont elle honore notre ouvrage.

En ce qui concerne l’ossature de notre livre, deux lignes directrices ont été suivies : mettre en relief les liens évidents ou sous-jacents qui donnent une certaine unité à la création en Europe du haut Moyen Age au début du XXe siècle et souligner les différences, ce qui s’est écrit à un endroit donné, à une époque précise et qui n’a existé que là. La présentation des courants littéraires, des modes, des sujets d’inspiration communs à plusieurs pays apparaît sous trois aspects dans chaque chapitre : dans la première partie du « tour d’horizon » qui analyse la situation littéraire du moment, dans l’étude d’un genre littéraire qui a pris naissance ou qui a fait florès à cette époque et dont on suit l’évolution, dans la rubrique « auteurs phares », titre inspiré par le poème de Baudelaire, où l’on essaie de souligner la filiation et la paternité d’auteurs qui ont marqué la littérature de leur langue ou la littérature de toute l’Europe. L’évocation d’une littérature spécifique à un pays, à une région, apparaît souvent à la fin du « tour d’horizon ». De toute évidence, vous comprendrez qu’on n’a pas eu la prétention d’étudier chaque littérature dans son intégralité. Les Lettes Européennes veulent offrir une idée générale de la littérature en Europe.

Les dernières pages de notre ouvrage sont une invite faite par 47 ambassadeurs des 47 littératures répertoriées dans notre livre à explorer l’Europe en train de s’écrire : la Moscoviade de l’Ukrainien Yuri Andrukhovych, Les Portes entrebaîllées du Flamand Léonard Nolens, Magnus de Sylvie Germain, sont autant d’invitations à un voyage continental, que nous proposent les 47 notices concernant autant d’auteurs contemporains représentatifs de la création littéraire européenne d’aujourd’hui. Que soient frites les langues des journalistes et autres critiques chagrins qui se contentent de lire les têtes de chapitre, ou de feuilleter trop fébrilement l’index à la recherche des auteurs qu’ils connaissent et croient de ne pas trouver mentionnés dans notre livre. Sylvie Germain, par exemple, n’est pas le seul écrivain français abordé par notre manuel d’Histoire de la littérature européenne.

Pour qui avons-nous écrit Les Lettres Européennes ? Pour ceux qui choisissent de regarder au-delà du périmètre où ils ont grandi, c’est-à-dire les lycéens et les étudiants. A ce niveau de formation où l’on aspire à mieux comprendre pourquoi et comment, où l’on est en mesure de s’éloigner du cocon familial, il faut ouvrir l’enseignement non seulement au patrimoine national, mais au patrimoine de ses voisins. Si, d’un commun accord, l’accès à Shakespeare, Goethe ou Pirandello peut permettre aux étudiants de réfléchir à la condition humaine, pourquoi ne pas aller au-delà des grands noms de la littérature et faire découvrir aussi des œuvres contemporaines riches qui nourriront leur réflexion : les poèmes de l’Irlandais Seamus Heaney, de la Chypriote Niki Marangou, de la Luxembourgeoise José Ensch, par exemple ?

La vraie littérature a une portée universelle. Alors que la création littéraire voit son volume en expansion chaque année, nous devons transmettre aux jeunes Européens la connaissance de ce qui existait avant eux et de ce qui existe aujourd’hui. Quoi qu’aient pu dire les défenseurs de la création ex nihilo, jamais la découverte des prédécesseurs n’a inhibé un vrai créateur. Bien au contraire, elle le stimule.

Cette question de la formation individuelle et culturelle est doublée d’un aspect politique : connaître la culture de ses voisins invite à sortir de chez soi, à créer des liens plus étroits avec eux. On sait que chacun aura à cœur de garder ses racines ; que cela n’empêche pas de se sentir européen, et pas seulement parce que le processus économique l’exige. Les pays de l’Europe géographique ont des héritages littéraires en commun ; ils ont aussi maintenant un avenir en commun.

D’où la décision prise par le Conseil de l’Europe, le 17 avril 2008, à l’instigation du sénateur Jacques Legendre, Président de la Commission Culture au Conseil de l’Europe, et de moi-même, en qualité d’expert consultant, de recommander aux quarante-sept pays qui le composent de « redonner aux jeunes l’envie de lire en promouvant l’enseignement, dans toutes les filières de l’enseignement primaire et secondaire, du patrimoine littéraire européen, et en créant des programmes adaptés à tous les niveaux » (Recommandation 1833, 8.1) ; de « soutenir la traduction de textes anciens et contemporains, et notamment les chefs d’œuvre des littératures européennes, de et vers les langues en usage en Europe avec une attention particulière aux langues de moindre diffusion » (Recommandation 1833, 8.5) ; d’ « envisager la création d’anthologies et d’ouvrages pédagogiques de littérature européenne adaptés aux différents niveaux et aux différentes pratiques des systèmes scolaires européens » (Recommandation 1833, 8.6). Le dernier alinéa de cette Recommandation invite à « mettre au point des sites informatiques sur le patrimoine littéraire européen ».

Voilà donc comment cet ouvrage conçu, à l’origine, par bon sens, par curiosité et pour combler un manque, répond en 2009 à une nécessité tant culturelle que politique : s’il me fallait définir, en une formule, ce que sont les Lettres et Cultures d’Europe, la littérature européenne, auxquelles j’ai consacré vingt années de travaux, je répondrais qu’elles sont une dialectique de la dette et du don.