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TZVETAN TODOROV
L’AVENIR DE LA DÉMOCRATIE EN EUROPE

INTRODUCTION
PAR DAVID MARDELL

Vous êtes devenu un habitué de Strasbourg, mais nous sommes toujours aussi heureux de vous accueillir, de vous écouter et de poursuivre le dialogue avec vous. Vos analyses claires et convaincantes ne sauraient laisser indifférents nos concitoyens – et j’entends par ce terme tous les citoyens de notre vaste monde, car peu d’auteurs de langue française connaissent autant de succès de traduction de leurs œuvres que vous, témoin s’il en était de votre succès. En effet, vous, Tzvetan Todorov, écrivain d’origine bulgare, êtes devenu le principal « French Connection » des idées qui animent le monde de la pensée humaniste et démocratique.

En parcourant la longue liste de vos livres et en voyant la diversité des matières que vous abordez on serait tenté de craindre de vous rencontrer : sémiotique, structuralisme, littérature, critique, peinture, colonialisme, humanisme, les lumières, et même un roman co-signé avec votre épouse Nancy Huston, qui sera avec nous la semaine prochaine.Comment se mesurer à une telle érudition ? Pourtant, il suffit d’ouvrir un de vos livres pour se sentir, d’emblée, en présence d’un ami, d’un confident qui va droit au but de nos préoccupations de vie en société. Je prends comme exemple la phrase introductive de votre livre L’esprit des Lumières » : « Après la mort de Dieu, après l’effondrement des utopies, sur quel socle bâtir notre vie commune ? Pour nous comporter en êtres responsables, nous avons besoin d’un cadre conceptuel qui puisse fonder non seulement nos discours, cela est facile, mais nos actes. »

Ce livre de 2006 pourrait à mon sens avantageusement remplacer nombre de manuels scolaires voire universitaires pour le plus grand bien des élèves. Et il en va de même, bien sûr, ce votre dernier ouvrage dont il sera question aujourd’hui intitulé  : Les Ennemis intimes de la Démocratie. Ennemis intimes, parce qu’ils sont au cœur même de nos démocraties pour autant que nos systèmes de gouvernement peuvent encore se qualifier ainsi. A vous lire on peut en douter.

Comme beaucoup d’autres, en ouvrant vos livres je me sens chaque fois pris par la main : voici enfin un auteur ne se prend pas pour un mandarin ; bien au contraire, votre style révèle un être sensible qui cherche, pour lui-même et en dialogue avec les penseurs du passé et d’aujourd’hui, sans jamais oublier de prendre en compte notre responsabilité pour le monde que nous laisserons aux générations futures. Ces dialogues qui nourrissent tous vos ouvrages nous apportent des éclaircissements fondamentaux, nous mettent en face des réalités et inspirent notre propre engagement.

En effet, ce qui caractérise votre œuvre, c’est bien la sensibilité profonde qu’il révèle pour l’humain avec toutes ses imperfections. Et s’il connaît un tel succès, n’est-ce pas parce que vous avez reconnu depuis toujours que la véritable compréhension est bien celle du cœur ? Les grands discours politiques auxquels manque ce sentiment de l’humain, et aussi parfait que soit le raisonnement qui les sous-tend, peuvent, une fois mises en pratique, devenir terrifiantes, comme en témoignent amplement la «  terreur  » de la Révolution française et les régimes totalitaires du 20° siècle – fondés pourtant sur des idées généreuses au départ. Et n’est-ce pas en reconnaissance de cette sensibilité fine que vous vous abstenez de proposer des solutions faciles mais laissez toujours la place au dialogue avec d’autres ?

D’évidence ce sont les impressions de votre enfance qui continuent de vous inspirer et orienter votre recherche. Et vous citez particulièrement, dans vos entretiens avec Catherine Portevin, intitulés « Devoirs et Délices », l’influence prédominante de votre mère  que vous qualifiez de « l’un des êtres les plus admirables que je connaisse » en ajoutant : « Je voulais nommer et montrer les valeurs qu’elle symbolisait. Je me disais que ses gestes de souci et de bonté étaient, bien plus que les grands projets révolutionnaires, ce qu’on pouvait faire de mieux pour notre pauvre humanité.

Sensibilité héritée que nous retrouvons aussi dans vos ouvrages sur la peinture comme L’Éloge du quotidien ou Goya à l’ombre des lumières. Si votre immense savoir, nourri de votre fréquentation assidu des grands penseurs, et vos réflexions perspicaces nous séduisent, c’est pourtant le sel de votre sentiment qui donne à vos livres cette saveur si particulière qui nous touche  profondément.

Nous connaissons aujourd’hui une crise sans précédent. Mais vous le démontrez de façon indéniable : nous ne saurons y trouver la solution, ni en ressuscitant des États totalitaires – vous en décrivez l’horreur que vous y avez vous-même vécue dans votre pays natal -, ni en suivant les régimes ultralibéraux où l’on assiste à une déshumanisation de toutes les sociétés du monde au nom du seul profit et encore d’un très petit nombre. Et ce sont bien les inégalités grotesques au sein de nos sociétés et entre elles qui rendent le monde si instable et génèrent tout un cortège de pathologies sociales - inégalités qui provoquent des divisions internes conduisant immanquablement à des luttes qui risquent à leur tour de déboucher sur des actions anti-démocratiques.

Vous le soulignez maintes fois, aucun progrès réel est à espérer sans l’unification d’un certain nombre d’Etats autour d’un un projet commun votre « cadre conceptuel » ;qui définirait le but humain de nos actions au lieu de les mesurer en pertes et profits purement économiques ; et il n’y a guère qu’en Europe qu’on puisse espérer amorcer un tel projet. Ce ne sont pas les autres puissances qui en prendront l’initiative : ni Etats-Unis, l’une des sociétés les plus inégalitaires de l’histoire, ni la Chine qui utilise ses nouvelles richesses pour mieux réprimer les libertés. Dans le monde actuel, il semble en effet que seule une Europe unie, respectueuse du droit et de la justice, pourrait ouvrir le chemin vers un nouvel ordre mondial qui soit un modèle digne de l’humanité.

Mais nos États individuels ne sauraient d’évidence agir seuls dans le sens d’une amélioration de notre triste situation. Le seul espoir réside dans une forme de fédération – sans doute au départ en plusieurs cercles concentriques, comme vous l’avez suggéré dans Le nouveau désordre mondial. Cependant, là encore nos gouvernants et leurs instances vassales à Bruxelles semblent peu disposés à s’y engager.

Dans ce nouveau livre, fidèle à votre vocation pour le dialogue, et toujours prudent dans vos assertions, vous esquissez des solutions. Mais pour être opératoires elles auront besoin du soutien de nombreux citoyens informés et engagés dans le processus démocratique et non plus passifs. Il y a certes des mouvements de réveil encourageants : les « indignés » en France et à Madrid, les manifestants anti-Wall Street qui occupent Zucotti park à New York, ceux autour de la cathédrale Saint-Paul qui protestent contre les excès de la City de Londres... mais sans structures solides on voit mal comment ils vont aboutir à des changements profonds et durables.

En venant vous entendre cet après-midi nous vous montrons que nous sommes avec vous de cette recherche. Merci encore fois de partager vos analyses avec nous.

TZVETAN TODOROV
POUR UN RENOUVEAU DÉMOCRATIQUE

Le renouveau démocratique que j’appelle de mes vœux pourrait trouver un lieu propice dans le continent qui a vu la naissance de ce type de régime : l’Europe. Il est facile de comprendre pourquoi ce cadre est préférable à celui des États-nations de ce continent même, qui dominaient le monde il y a encore cent ans, à la veille de la Première Guerre mondiale : ces États sont devenus aujourd’hui trop faibles pour avoir la capacité d’infléchir le processus de globalisation dans le sens qu’ils jugent utile et de jouer un rôle actif à l’échelle mondiale. Mais l’Europe a aussi quelques avantages à faire valoir auprès d’autres pays de dimensions imposantes, des pays continents comme la Chine, l’Inde, la Russie, les États-Unis, le Brésil. Il est vrai que, pour en devenir conscient, on doit prendre quelque recul par rapport à l’actualité.

Depuis quelque temps, il est plutôt question, dans tous les grands médias, de la crise et de la faiblesse européenne, de l’incapacité manifestée par les États au sein de l’Union européenne de se mettre d’accord sur la politique qu’ils doivent mener, ou encore de la fragilité de la jeune monnaie européenne, l’euro. Les chefs de ces États se comportent trop souvent comme les individus au sein d’une nation, qui préfèrent vaquer à leurs propres intérêts et ignorer la nécessité de défendre le bien commun. Les avantages de l’Europe sont pour l’instant seulement potentiels - ils n’en sont pas moins réels.

Ces atouts secrets trouvent leur origine dans la géographie et l’histoire de leur continent. Comme on l’a remarqué depuis fort longtemps, les baies profondes entourant des presqu’îles, tout comme les chaînes de hautes montagnes, ont provoqué un morcellement de la population du continent. Sur une surface comparable en étendue aux Etats-Unis ou à la Chine, s’est constitué non un Etat unique mais un ensemble d’une quarantaine d’Etats, qui ont été obligés de vivre les uns à côté des autres. Cette promiscuité, cette pluralité de langues, de religions, mais aussi de formations politiques, a nourri d’innombrables conflits et provoqué de millions de victimes ; toutefois, les Européens peuvent aujourd’hui en recueillir les effets positifs, qui sont la reconnaissance de leur pluralité intérieure, la tolérance envers des mœurs et des opinions que l’on ne partage pas, le refus de traiter toute différence en termes d’« ami » et d’« ennemi », de bien et de mal.

Quant à l’histoire, son premier avantage est déjà sa longueur (comparable, il est vrai, à celle de la Chine et de l’Inde). Le passé est partout présent en Europe, et de ce fait il diminue le danger de penser les peuples comme une table rase, à laquelle on peut donner n’importe quelle forme : la pluralité intérieure s’impose donc de nouveau. Depuis des siècles, les Européens sont amenés à coordonner et adapter entre elles des idéologies d’origine différente. La pensée grecque leur parvient par l’entremise de la civilisation romaine, qui se livre donc déjà à un travail de réinterprétation. Le christianisme, de son côté, se greffe sur une religion antérieure, le judaïsme, qu’il reprend et détourne à son usage. Lorsque, à l’époque de la Renaissance, se multiplient les tentatives pour amalgamer et harmoniser ces deux grands courants déjà hybrides (le gréco-romain et le judéo-chrétien), on s’engage de nouveau dans une activité de conversion et d’adaptation conceptuelle, qui ne peut cependant dissimuler la multiplicité des origines.

La rencontre de ces conceptions du monde divergentes, voire contradictoires, a donné lieu à des constructions complexes. A l’époque classique, l’humanisme laïc s’est opposé au dogme chrétien, car il fait de l’être humain, et non de Dieu, le destinataire ultime de toutes nos actions ; toutefois, en promouvant le principe d’égalité universelle, il ne fait qu’étendre un autre dogme chrétien. Tocqueville disait que la Révolution française, « en répandant dans tout l’univers la notion de l’égalité de tous les hommes devant la loi » s’était mise dans les pas du christianisme qui « avait créé l’idée de l’égalité de tous les hommes devant Dieu ». Au XIXe siècle, libéraux et socialistes s’affrontaient en débattant de la place de l’Etat dans la société ; pourtant, la conception dominante aujourd’hui de la démocratie libérale inclut des éléments de l’une et l’autre doctrine. Une autre leçon de l’histoire a trait à la séparation entre pouvoir spirituel et pouvoir temporel, dont les racines sont lointaines et qui s’est imposée progressivement partout en Europe.

Cette pluralité intérieure va de pair avec l’ouverture aux influences extérieures. L’Europe a toujours énormément emprunté (et prêté) à ses voisins. Pour ce qui concerne l’apport des populations habitant les rives sud de la Méditerranée, on peut à peine parler d’extériorité. Les terres d’Afrique du Nord font partie de l’Empire romain, et les Berbères qui les habitent fournissent à ce dernier des empereurs comme, plus tard, des Pères de l’Eglise. Dans l’Espagne occupée par les Maures s’épanouit une riche civilisation musulmane par l’intermédiaire de laquelle passe aux autres Européens une bonne partie de l’héritage grec classique. À partir du XIVe siècle, les Turcs occupent le Sud-Est européen et entrent en interaction avec leurs voisins ; ils soumettent Byzance, mais ils en absorbent aussi l’héritage. En même temps, les pays musulmans deviennent le lieu de passage obligé pour les influences plus lointaines, indiennes et chinoises ; de leur côté, les croisades permettent de profiter des acquis d’un Orient plus lettré que l’Occident.

À vrai dire, jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, tout en bénéficiant de sa pluralité intérieure, l’Europe en a aussi beaucoup souffert. On ne peut oublier que l’histoire du continent est sans cesse traversée par des guerres, dont changent les noms mais non les effets désastreux, depuis les combats entre Empire romain et populations barbares du Nord jusqu’aux conflits mondiaux du XXe siècle, en passant, au choix, par la guerre de Cent ans, de Trente ans, de Sept ans…

Il a fallu le traumatisme de la guerre de 1939-1945 pour que naisse l’Union européenne ; son point de départ est la volonté d’éliminer les guerres entre pays membres, le renoncement à l’usage de la force en cas de conflit (car les conflits, eux, n’ont pas disparu). Grâce à l’acceptation de ce principe, les pays de l’Union jouissent maintenant dans leurs relations d’une paix qu’ils n’ont jamais connue auparavant.

Les caractéristiques spécifiques des traditions européennes apparaissent le plus clairement lorsqu’elles sont situées dans l’ensemble « occidental » qui inclut, à côté de l’Europe, les pays d’Amérique du Nord, et en particulier les États-Unis. Les différences qu’on peut observer entre ces deux segments de l’Occident trouvent leur origine dans ces mêmes conditions géographiques et historiques des deux continents, et donc dans la puissance accordée, ici, à la pluralité, là à l’unité.

Cette divergence peut être illustrée par les mouvements idéologiques qu’on a vu s’épanouir depuis quelques décennies aux Etats-Unis, le néoconservatisme et l’ultralibéralisme. Le premier, doctrine géopolitique, se fonde sur la conviction que ce pays est chargé d’une mission, celle d’apporter la démocratie, la liberté individuelle et l’économie de marché au reste du monde, s’il le faut par la force, y compris en occupant les pays indociles. Le second, doctrine économique, considère que l’unique rôle de l’État dans la gestion de l’économie doit être de supprimer toute entrave aux entreprises des individus.

Or, sur ces deux plans, l’héritage européen dégage une leçon plus complexe. A l’extérieur, les pays et leur population n’ont pas oublié que, dans le passé, ils ont bien été tentés par le désir d’apporter la civilisation au reste du monde, en bâtissant de véritables empires coloniaux ; mais la suite des événements les a fait renoncer à leurs ambitions hégémoniques. A l’intérieur, les pays européens ont cherché à équilibrer le pouvoir économique par le pouvoir politique sans privilégier abusivement l’individu au détriment de la société, car ils savent que l’individu asocial est une illusion.

L’idée et le rêve d’une Europe unie sont nés non seulement en réponse au passé récent, incarné par le champ de ruines qu’étaient devenus les pays de ce continent au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Ils ont été consolidés également en tant que réaction devant une nouvelle menace, celle que représentait le totalitarisme communiste, régime installé dans l’Union soviétique et dans les démocraties « populaires » en Europe de l’Est.

La réunion des pays occidentaux a parfaitement joué son rôle : elle a empêché toute expansion du camp communiste, tout en devenant un pôle d’attraction pour ses populations, tant par sa prospérité que par son esprit de liberté. Mais quelle peut être la vocation de l’Union européenne aujourd’hui, alors que les conflits militaires entre ses pays membres sont devenus inconcevables et que la guerre froide est terminée, que les pays de l’Est ont rejoint l’Union et que la Russie a renoncé à toute velléité d’expansion par les armes ? Ces objectifs déjà atteints ne permettent pas de susciter l’enthousiasme. Il est donc tentant d’imaginer que l’Union européenne incarne un modèle de société spécifique, qui ne se confond ni avec l’individualisme hypertrophié ni avec l’autoritarisme de l’Etat, tels qu’on les voit s’imposer chez d’autres acteurs de la scène mondiale. S’appuyant sur sa longue expérience de la pluralité, de la diversité et de la complexité, forte d’une population de près de cinq cent millions, l’Europe est capable de défendre ses choix dans le monde globalisé d’aujourd’hui, ce qui n’est pas à la portée de ses Etats membres.

Après avoir résisté aux ennemis qui la menaçaient de l’extérieur, elle peut donc faire face aujourd’hui à ces dangers qui viennent d’un détournement de ses propres traditions démocratiques. Les ennemis intérieurs ont une apparence moins effrayante que les ennemis qui l’attaquaient du dehors, ils ne projettent pas d’instaurer la dictature du prolétariat, ni ne préparent un coup d’État militaire, ni ne commettent des attentats-suicides au nom d’un dieu impitoyable. Ils portent les habits de la démocratie, et peuvent pour cette raison passer inaperçus. Ils ne représentent pas moins un véritable danger : si rien ne les arrête, ils finiront un jour par vider ce régime politique de sa substance.