Logo prix européen de littérature

RENCONTRES 2010

SÉANCE INAUGURALE

VENDREDI 12 MARS 2010

14 h 30 - 14 h 50
PALAIS UNIVERSITAIRE

Salle Pasteur, place de l’Université

Ouverture des Rencontres par Alain BERETZ
Président de l’Université de Strasbourg

Intervention de Daniel PAYOT
Adjoint à la Culture de la Ville de Strasbourg

Présentation du programme par Jacques GOORMA
Secrétaire Général de l’ACEL

15 h - 16 h 15
PALAIS UNIVERSITAIRE
Salle Pasteur, place de l’Université

Séance animée par Patrick WERLY

CONFÉRENCE INAUGURALE
PAR ALBERTO MANGUEL

« Autour de  Babel »


     Alberto Manguel est né en 1948 à Buenos Aires.  Il a été élevé en Israël – où son père était ambassadeur – par une gouvernante tchèque qui s’exprimait en anglais et en allemand. De retour en Argentine, il apprend l’espagnol et, tout jeune encore, a le privilège de faire la lecture à Jorge Luis Borges devenu aveugle. Proche de Cortazar et de Bioy Casares, il se fait traducteur, éditeur et romancier. Il passe une vingtaine d’années au Canada, à Toronto, et devient citoyen canadien en 1985. Après l’Italie, l’Angleterre, Tahiti, et le Canada, il s’est installé en France en 2001, dans un vieux presbytère près de Châtellerault.      Alberto Manguel vit par les livres et pour les livres. Sa langue, c’est l’écriture. Sa patrie, c’est sa bibliothèque : « Pour moi qui suis né en Argentine, déclare-t-il, Proust ou Stevenson ne sont pas des étrangers. Ils font partie de ma famille. Ce sont mes racines et mes amis. La lecture est le meilleur moyen d’accéder à un Ailleurs où nous pouvons être heureux. » Qui mieux que ce parfait cosmopolite, ce lecteur accompli, saurait prendre la distance nécessaire pour considérer ce que devrait être la  place de la littérature dans le monde à venir et le rôle que peut avoir à jouer l’Europe pour assurer la survie des valeurs qui la fondent ?

HOMMAGE À RENÉ SCHICKELE (Obernai 1883 - Vence 1940)

VENDREDI 13 MARS 2010

16 h 30 - 17 h 35
PALAIS UNIVERSITAIRE
Salle Pasteur, Place de l’Université

Séance animée par François Pétry

Motivation du choix du Lauréat et du Traducteur
par François Pétry

L’itinéraire complexe de René Schickele
par Charles Fichter

Lecture de textes de René Schickele
par l’Atelier de Lecture Culture et Bilinguisme

Discours de réception du Prix du Patrimoine Nathan Katz
par Irène Kuhn et Maryse Staiber

Lecture de textes de René Schickele
par l’Atelier de Lecture Culture et Bilinguisme

HOMMAGE À PIERRE DHAINAUT

SAMEDI 13 MARS 2010

10 h 30 - 12 h
LIBRAIRIE INTERNATIONALE KLÉBER
Salle Blanche, 1 rue des Francs Bourgeois

Séance animée par Pascal Maillard

Motivation du choix du Lauréat
par Pascal Maillard

Une lecture de l’œuvre de Pierre Dhainaut
par Judith Chavanne

Lecture de poèmes et de proses
par  des comédiens du TNS

Discours de réception du Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2010
par Pierre Dhainaut

Lecture de poèmes et de proses
par Pierre Dhainaut

REMISE SOLENNELLE DES GRANDS PRIX LITTÉRAIRES DE STRASBOURG

SAMEDI 13 MARS 2010

13 h - 14 h 30

HÔTEL DE VILLE DE STRASBOURG
Place Broglie


Réception donnée par M. ROLAND RIES,
Sénateur-Maire de Strasbourg


en l’honneur des Lauréats
des Grands Prix Littéraires de Strasbourg
et remise des Prix

en présence de M. Constantin CHALASTANIS, Ambassadeur de Grèce en France
et de M. Athanassios Dendoulis, Représentant Permanent de la Grèce auprès du Conseil de l’Europe


M. DANIEL PAYOT, Adjoint à la Culture,
pour le Prix Européen de Littérature 2010 : KIKI DIMOULA (Grèce)
et pour la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature 2010 : MICHEL VOLKOVITCH

M. ANDRÉ REICHARDT, Président du Conseil Régional,
pour le Prix du Patrimoine Nathan Katz 2010 : RENÉ SCHICKELE 
traduit de l’allemand par IRÈNE KUHN et MARYSE STAIBER

M. MICHEL DENEKEN, Premier Vice-Président de l’Université de Strasbourg,
pour le Prix de Littérature Francophone Jean Arp 2010 : PIERRE DHAINAUT (France)

HOMMAGE À KIKI DIMOULA (GRÈCE)

SAMEDI 13 MARS 2010

15 h - 17 h
PALAIS DU RHIN
Place de la République

Séance animée par Vladimir Fisera

Allocution de bienvenue
par Denis Louche, Directeur de la DRAC Alsace

Motivation du choix du Lauréat et du Traducteur
par Vladimir Fisera

Panorama de la littérature grecque moderne et place de Kiki Dimoula
par Michel Volkovitch

Lecture de textes de Kiki Dimoula
par Dinah Faust

Discours de réception du Prix Européen de Littérature 2010
par Kiki Dimoula (Grèce)
(prononcé en grec, distribué en traduction française)

Discours de réception de la Bourse de Traduction du Prix Européen de Littérature
traduire la littérature grecque, traduire Kiki Dimoula
par Michel Volkovitch

Lecture bilingue de textes de Kiki Dimoula
par l’auteur et Dinah Faust

RÉCEPTION EN L’HONNEUR DE KIKI DIMOULA

SAMEDI 13 MARS 2010

18 h - 20 h  
Représentation Permanente de la Grèce 
auprès du Conseil de l’Europe

Réception donnée
par M. L’AMBASSADEUR ATHANASSIOS DENDOULIS
Représentant Permanent de la Grèce auprès du Conseil de l’Europe

en l’honneur de la Lauréate du Prix Européen de Littérature 2010,
Kiki DIMOULA

et de son traducteur
Michel VOLKOVITCH

en présence des organisateurs et partenaires
du Prix Européen de Littérature
et de la Communauté culturelle grecquee de Strasbourg

REVUE DE PRESSE

Littératures européennes
Dernières Nouvelles d’Alsace (06/03/2010) par Antoine Wicker

     Parfait cosmopolite et lecteur accompli, l’Argentin Alberto Manguel prononce la conférence inaugurale des 5emes Rencontres européennes de littérature, composées en hommage, cette année, à la poétesse grecque Kiki Dimoula, à Pierre Dhainaut, poète des Flandres, et à l’Alsacien René Schickele.
     D’année en année depuis 2005, et hors tout compromis avec les notoriétés éditoriales ou médiatiques qu’en ce domaine littéraire chacun courtise, les palmarès de l’Association Capitale européenne des littératures (l’ACEL) incarnent à Strasbourg, et à hauteur d’Europe concrètement explorée, un idéal et tonique projet intellectuel et politique, dont l’ambition première est d’articuler en leur meilleure part, en matière de poésie et littérature, la scène régionale et la scène universelle, la scène historique et le temps présent.
      Prix du patrimoine Nathan Katz, Prix de littérature francophone Jean Arp et Prix européen de littérature y sont associés éventuellement à des bourses qui distinguent les traducteurs des écrivains considérés - les arts de la traduction sont au coeur de la passion qui anime cette idée un jour mûrie entre gens d’ici et d’ailleurs dans le sillage de l’action éditoriale conduite par les éditions Arfuyen de Gérard Pfister.
      À titre donc de rappel : Jean Arp, les frères Mathis, Alfred Kern, Jean Geiler de Kaysersberg et Gustave Stoskopf, avec René Schickele cette année, se sont succédés au palmarès du Prix du patrimoine ; le Prix Arp a distingué, avant Pierre Dheinaut cette fois-ci, Jean Mambrino puis Henri Meschonnic, Marcel Moreau, Bernard Vargaftig et Anise Koltz ; et le Prix européen enquête en tous pays d’Europe : l’Espagnol Antonio Gamoneda, le Finlandais Bo Carpelan, le Polonais Tadeusz Rozewicz et l’Allemand Tankred Dorst, avant, cette année, la poétesse grecque Kiki Dimoula – c’était pure et simple révélation, dans la plupart de ces derniers cas, de littératures habituellement méconnues hors de leurs pays d’origine mais parfois étonnamment populaires en ces pays mêmes, où elles nouent, entre oeuvres et vies, des destins puissamment impressionnés par les drames politiques et orages sociaux que l’Histoire contemporaine leur réserva, et leur réserve encore.
     Et comment ne pas songer, à cet égard, au moment d’accueillir ici Kiki Dimoula, à tous les pièges tendus aujourd’hui à l’Europe contemporaine par la crise financière – sociale, politique... – ouverte entre la Grèce et l’Union, et que ne vient contrer nulle véritable solidarité culturelle et intellectuelle ? Les ouvrages de la poétesse grecque, née en 1931, et qui transfigure audacieusement les motifs les plus infimes et quotidiens, sont diffusés à près de dix mille exemplaires, une douzaine de recueils édités par Ikaros sont disponibles, traduits en anglais, italien, espagnol, allemand, bulgare, polonais et suédois. En français par Michel Volkovitch – deux ouvrages paraissent à l’occasion de ce palmarès, l’un chez Arfuyen, l’autre chez Gallimard.
     De Pierre Dhainaut, lauréat du Prix Arp, Arfuyen publie Plus loin dans l’inachevé suivi de Journal des bords, nouvelle contribution à une oeuvre engagée d’abord sous influence surréaliste, qui frémit de tous les mondes et paysages humains du nord banlieusard et ouvrier et des plaines des Flandres - né en 1935, Dhainaut jamais ne céda, signale le jury qui ici le distingue, aux modes et sirènes de la poésie made in Lubéron ou Saint-Germain-des-Prés.
     René Schickele enfin, 70 ans après sa mort, est distingué par le Prix du patrimoine : signée par Irène Kuhn et Maryse Staiber, Arfuyen publie la première version française de Himmlische Landschaft, quand les éditions bf à cette occasion rééditent Le Retour, l’ultime essai, le premier écrit en français, d’un enfant d’Obernai qui incarna – œuvre et vie et engagements, nous y reviendrons – le meilleur, certes douloureux et tourmenté, et à tous égards méconnu, de l’utopie européenne et internationaliste dans l’Alsace moderne.

Cinquièmes rencontres européennes de littérature à Strasbourg
L’Actu – Journal électronique de l’université de Strasbourg (12/03/2010) par Agnès Villanueva

     Entretien avec Pascal Maillard, professeur agrégé à l’UFR des Lettres, jury du Prix de littérature francophone Jean Arp.
     Ces rencontres existent depuis 5 ans, qui en est à l’origine ?
     Cette manifestation est née des relations d’amitié entre des écrivains, un éditeur et des enseignants. Ils ont créé en 2005 l’Association Capitale européenne des littératures (ACEL). C’est donc d’abord la rencontre de passionnés de littérature : l’éditeur spécialiste de poésie et de littérature rhénane, Gérard Pfister avec les poètes Jacques Goorma et Marc Syren. Fin 2005, le président d’alors de l’Université Marc Bloch, François-Xavier Cuche, avait eu l’idée de créer un prix littéraire qui serait remis par l’université. En parallèle, l’ACEL mettait en place son prix Nathan Katz. Le rapprochement s’est fait naturellement, une convention a été signée entre l’ACEL et l’université. Depuis 2006, le prix de littérature francophone Jean Arp est remis conjointement par le directeur de la DRAC Alsace et le président de l’université.
     Pourquoi avoir créé une telle manifestation ?
     Les Rencontres européennes de littérature visent à valoriser auprès du public des œuvres de très grande qualité qui existent en dehors des circuits commerciaux et médiatiques et ce, grâce au concours de plusieurs universitaires. Ceux-ci participent au jury, à l’organisation des rencontres et invitent autour de chaque écrivain des spécialistes et des traducteurs. L’événement s’ouvre par une conférence inaugurale d’un écrivain de renom. Il s’articule ensuite autour de trois grands prix, avec depuis cette année une rencontre entre un lauréat et les étudiants.
     J’observe que les étudiants ont encore un peu de mal à aller vers les écrivains. Je crois qu’il faut les faire venir à eux et l’université a un rôle à jouer. J’ajoute que l’événement est marqué par l’édition d’une œuvre inédite de chaque auteur primé. De nouveaux textes sont disponibles chaque année. On pourrait imaginer que des collègues en lettres ou en langues travaillent les œuvres avec leurs étudiants et aident à faire découvrir la littérature vivante d’aujourd’hui. Enfin l’ensemble des acteurs locaux de la culture est associé à ces rencontres afin de favoriser la diffusion des œuvres (éditeurs, revues de littérature, réseau des bibliothèques de Strasbourg, TNS etc.). Il y a une prise de risque à mettre en lumière des œuvres trop peu connues, mais c’est l’objet même de ces rencontres et le jury travaille dans un esprit d’échanges, avec beaucoup de sérieux, et sur la durée.
     Quels sont les publics concernés à l’université ?
     Tous les personnels et tous les étudiants sont invités à cette manifestation, et pas seulement les plus motivés en raison de leur spécialité, les étudiants intéressés par la littérature, le livre, la traduction ou l’édition. Nous avons fidélisé un public issu des lettres, des arts et des langues mais nous aimerions que tous les lecteurs amateurs de littérature nous rejoignent, qu’ils soient personnels BIATOS, vacataires ou enseignants-chercheurs de toutes disciplines. La première journée des rencontres a lieu au Palais universitaire, la seconde à la librairie Kléber et au Palais du Rhin. Cet équilibre me semble important pour faire venir le public sur le campus et faire sortir l’université de ses murs.
     Quels est le point fort cette année ?
     La conférence inaugurale donnée par Alberto Manguel sera certainement un moment très fort. Il sera passionnant de découvrir son regard sur notre citoyenneté européenne et sa vision des enjeux de la culture et de la littérature en Europe. Cet écrivain du monde entier, d’origine argentine vivant en France depuis 10 ans, va certainement nous ouvrir de nouveaux horizons. La rencontre des étudiants avec Pierre Dhainaut, lauréat du prix décerné par notre université, promet aussi d’être passionnante.
     Le prix de littérature francophone « Jean Arp » sera donc remis par le président de l’université le 13 mars au poète Pierre Dhainaut. Qu’est-ce qui a motivé le choix du jury ?
     La qualité d’une œuvre considérable, quasiment inconnue qui est à l’écoute du monde et chemine hors des sentiers battus de la poésie contemporaine. Le talent de Pierre Dhainaut est reconnu par ses pairs et amis, mais il n’est pas encore lu par le grand public. Il mériterait d’être aussi connu que Bonnefoy ou Jaccottet. C’est l’un des paris de cette année que de mettre en lumière une œuvre exigeante, qui interroge le monde dans sa présence la plus sensible, mais qui interroge aussi le sens même de la poésie, et donc de l’art, dans nos vies et dans notre culture. C’est un peu l’utopie de ces rencontres que d’inventer et de défendre un autre espace pour la littérature et l’art.

Kiki Dimoula en si vive mélancolie
Dernières Nouvelles d’Alsace (13/03/2010) par Antoine Wicker

     Kiki Dimoula se voit remettre aujourd’hui à Strasbourg le Prix européen de littérature chaque année décerné par l’Association Capitale européenne des littératures : il distingue la plus populaire poétesse d’Athènes.
     La Grèce ainsi prend son tour, et cela vient à point si l’on considère l’état de la relation que la crise financière pervertit entre ce pays et l’Union, dans le tour d’Europe auquel invitent d’année en année les palmarès de l’ACEL : l’Espagnol Antonio Gamoneda y fut d’abord distingué, puis le Finlandais Bo Carpelan, le Polonais Tadeusz Rozewicz et l’Allemand Tankred Dorst avant, cette année, et moins connue peut-être encore en nos contrées, Kiki Dimoula : une douzaine de recueils édités, traduits en anglais, italien, espagnol, allemand, bulgare, polonais et suédois, en français par Michel Volkovitch, associé au Prix européen qui aujourd’hui distingue l’Athénienne ; et ses livres sont en Grèce parfois diffusés à près de dix mille exemplaires désormais – un tel accueil, fût-ce en ce paradis des poètes, n’est réservé, raconte Volkovitch, qu’à la seule Dimoula.
     De l’hommage qui ainsi la surprend, Kiki Dimoula nous dira aujourd’hui à Strasbourg, par la voix de son traducteur - elle ne parle pas français -, qu’elle l’accepte avec grande émotion, et en mesurant le sens qu’il revêt pour elle-même et pour sa langue ; mais qu’elle le reçoit, dans le même temps, « timidement » : avec la réserve de qui ne songea jamais, « même à l’âge venu des bilans », à se glorifier d’aucune conquête et que chaque événement cependant incite à agir encore, à « poursuivre l’enquête », par l’écriture, dans « l’ignorance et l’incertitude » qu’à son art depuis toujours elle assigna en principe majeur.
      Ce double mouvement de l’humilité, de l’effacement même, et de l’engagement, est au coeur de l’œuvre entière de Dimoula. Une poésie « sans objet », si l’on veut, au sens où elle traite, notent traducteurs et critiques, de la présence du néant dans notre vie – le travail du temps, l’inventaire toujours recommencé de ce qui est perdu, « l’usure de l’humain en son lent passage de l’être au non-être » ; mais une poésie dans le même temps grouillante de vie, signale Volkovitch : « la mélancolie si noire et si lourde qui rôde sur ces pages est sans cesse relevée, allégée par un humour plus ou moins diffus, une espèce de vivacité guillerette ».
     Mélancolie donc, mais « étincelante », dit-il, comme une obscurité pleine d’éclat. Et d’une éclatante vitalité, engagée à fleur de simple vie quotidienne - née en 1931, elle fut employée de banque, épouse puis veuve d’un poète, mère de famille et grand’mère désormais, toutes choses auxquelles elle se consacra, dit-elle, avec joie et abnégation ; engagée à fleur de simple vie et cependant hissée à hauteur métaphysique, comme volontiers l’indiquent ses lecteurs les plus fidèles : réel et irréel s’y rejoignent, les vertus concrètes et abstraites s’y confondent, entre considérations philosophiques et notations quotidiennes, et en des registres qui vont du sarcasme discret au cocasse amusé, et jusqu’à l’enjouée ou pure mélancolie, où couvent, les voici de retour, l’obscur et l’inquiétant.
     Le lecteur grec sans doute, Volkovitch y consent, reçoit cette poésie – comme un tout, avec le « déferlement d’images et d’émotions » qu’emballe la langue même - plus intensément que nous autres, condamnés à l’examen de l’ardu, et parfois embarrassé travail de la traduction. Mais tout dans cette œuvre, dit-il aussi, mérite d’être traduit, et d’ainsi rester, dans la pensée et la mémoire les plus universelles.

Les 5° Rencontres Européennes de Littérature
Taurillon - Magazine Eurocitoyen (15/03/2010) par Fabien Cazenave

     Entretien avec Gérard Pfister, Vice-Président de l’Association Capitale Européeenne des Littératures (ACEL).
     C’est l’Association Capitale Européenne des Littératures qui organise ces 5èmes rencontres de la littérature européenne. Quels sont les buts de cette association ?

     Fondée en 2005, l’ACEL  s’est donné pour vocation de promouvoir la place de Strasbourg et de l’Alsace, siège des institutions européennes, comme capitale européenne des littératures.
     L’idée des Rencontres Européennes de Littérature, intimement liée à celle du Prix Européen de Littérature, est à la fois simple et ambitieuse : contribuer à une meilleure connaissance mutuelle des peuples européens à travers les grandes figures contemporaines de leur culture, ces « Victor Hugo » qui en sont aujourd’hui les vivants symboles. C’est en donnant à chaque pays d’Europe un visage, celui de son plus grand écrivain actuel, que nos pays pourront le mieux apprendre à s’estimer et se comprendre.
     En tant que siège du Conseil de l’Europe, de la Cour Européenne des Droits de l’Homme et du Parlement Européen, Strasbourg a naturellement bien des titres pour être le lieu des Rencontres Européennes de Littérature. Au plan de la culture, du patrimoine et de la création, Strasbourg peut revendiquer une légitimité non moindre. En témoignent sa prestigieuse Cathédrale et sa très riche histoire – de Gutenberg à Jean Hans Arp, en passant par Eckhart, Goethe et Schweitzer. En attestent également aujourd’hui son université, l’une des plus anciennes d’Europe et la plus importante de France après la Sorbonne, ses nombreuses bibliothèques (dont la Bibliothèque Nationale Universitaire et la Médiathèque André Malraux), ses théâtres (dont le Théâtre National de Strasbourg, avec son exceptionnelle école de théâtre), ses musées et ses grandes manifestations internationales (comme, par exemple, Musica).
     Pourquoi avoir voulu créer un Prix Européen de Littérature ?
     La technocratie et l’immobilisme bruxellois l’ont malheureusement fait oublier : la construction européenne est l’une des grandes aventures de notre temps. Comment donner naissance, par des voies pacifiques et démocratiques, à une entité politique entièrement nouvelle ? Cela n’est jamais arrivé dans l’Histoire et ce serait pour le monde un formidable message d’espoir qu’une telle entreprise réussisse. De toute évidence, l’union européenne est encore loin du but. Pour surmonter les conflits du passé et faire face à l’émergence de nouvelles superpuissances, l’Europe doit construire son unité. Ce travail est en cours au niveau des institutions politiques et des relations économiques, mais l’Europe des peuples reste loin en arrière. Les peuples d’Europe ne se connaissent pas, et moins encore ceux qui ont été séparés durant tant d’années par le « rideau de fer ».
     Cette mauvaise connaissance mutuelle est essentiellement liée à une ignorance presque totale de la culture de l’autre. Faire avancer l’Europe des peuples, c’est donc faire avancer l’Europe des cultures. Le grave retard pris à cet égard risque de fragiliser, on s’en aperçoit aujourd’hui, l’ensemble de la construction européenne.
     Pouvez-vous présenter le programme du  5° RENCONTRES EUROPEENNES DE LITTERATURE A STRASBOURG ?
     Organisées en partenariat avec l’Université de Strasbourg, la Ville de Strasbourg, la DRAC Alsace et la Librairie Internationale Kléber, avec le soutien du Conseil Régional, de l’OLCA et du Ministère des Affaires Étrangères et Européennes, les 5° Rencontres Européennes de Littérature ont eu lieu à Strasbourg les vendredi 12 et samedi 13 mars 2010.
     Ces 5° Rencontres Européennes ont eu pour invité d’honneur Alberto Manguel qui les a ouvertes par une conférence inaugurale intitulée « Autour de Babel » (le vendredi 12 mars à 14 h 30, Palais Universitaire).  Un hommage a été rendu à René Schickele, romancier, essayiste, dramaturge et poète, et à ses traductrices, Irène Kuhn et Maryse Staiber, avec François Pétry, Charles Fichter (le vendredi à 16 h 30, même lieu).  Le lendemain matin, les Rencontres Européennes de Littérature ont reçu le poète et essayiste Pierre Dhainaut, avec Judith Chavanne, Pascal Maillard et des comédiens du TNS (le samedi 13 mars à 10 h 30, Librairie Internationale Kléber). La cérémonie solennelle de remise du Prix Européen de Littérature et de  sa Bourse de Traduction, du Prix de Littérature Francophone Jean Arp et du Prix du Patrimoine Nathan Katz aeu lieu à l’Hôtel de Ville de Strasbourg, en présence  du Sénateur-Maire, Roland Ries, du Président du Conseil Régional, André Reichardt et du Président de l’Université d e strasbourg, Alain Bertetz.
     Les Rencontres Européennes de Littérature ont reçu l’après-midi la grande écrivaine grecque, poète et essayiste, Kiki Dimoula, et son traducteur, Michel Volkovitch, qui ont été présentés par Vladimir Fisera. L’actrice Dinah Faust, invitée d’honneur de ces Rencontres, a donné une lecture des poèmes de Kiki Dimoula (samedi 13 mars à 15 h, Palais du Rhin).
     Les lauréats 2010 constituent une superbe vitrine de la littérature européenne. Pouvez-vous nous les présenter ?
     Après l’Espagnol Antonio Gamoneda, le Finlandais Bo Carpelan, le Polonais Tadeusz Rozewicz et l’Allemand Tankred Dorst, c’est une femme de Grèce qui est cette année couronnée par le Prix Européen de Littérature. Rien ne peut venir mieux à point que cet hommage à la culture grecque si l’on considère l’état actuel de la relation entre ce pays et l’Union, si profondément ébranlé par  la crise financière. Il apparaît à présent plus nettement que jamais que l’Europe ne peut pas avoir l’économie pour seul fondement sous peine d’être périodiquement remise en cause par des crises conjoncturelles.
     Déjà, traduite en anglais, italien, espagnol, allemand, bulgare, polonais et suédois, Kiki Dimoula est encore peu connue du public français. Pourtant, à la suite d’immenses poètes comme Cavafy (1863- 1933), Séféris (1900-1971), Ritsos (1909-1990) et Elytis (1911-1996), son œuvre s’impose aujourd’hui avec une radicale nouveauté. Partant des thèmes les plus quotidiens, les images se succèdent à toute allure, inattendues, audacieuses, et la réalité acquiert une présence intense, presque angoissante. On a voulu voir en Kiki Dimoula une descendante des poètes métaphysiques anglais du XVIIe siècle ou d’Emily Dickinson. Pourtant cette œuvre parle à tous : distinguée par les prix les plus prestigieux, elle a obtenu dans son pays un accueil exceptionnel  auprès d’un large public,
     Enfin reconnu et présenté en français grâce à la bourse de traduction du Prix du Patrimoine Nathan Katz, l’Alsacien René Schickele (1883-1940) est certainement l’un des plus grands écrivains de langue allemande du XXe siècle. Prophétique, et donc dérangeant, il fait aujourd’hui partie, 70 ans après  sa mort, du patrimoine et il faut désormais que chacun reconsidère le sens de son œuvre et de son destin pour l’Alsace et pour l’Europe.
Opposé à tous les nationalismes (en France Barrès et les revanchards comme en Allemagne le Kaiser puis les nazis) et pacifiste jaurésien, Schickele a vécu la Grand e Guerre comme un désastre. Il fait aujourd’hui encore l’objet de graves contresens, jusqu’à en faire un adepte d’un germanisme conquérant. Européen convaincu, très conscient du rôle médiateur de l’Alsace entre la France et l’Allemagne, les deux piliers de l’unité européenne, Scickele est incontournable si l’Alsace veut assumer aujourd’hui sa place dans la construction européenne. Sans une redécouverte et une juste compréhension de cette œuvre et ce destin exemplaires dans leur complexité même, pas de véritable vision européenne possible en Alsace. Son œuvre est immense et quasiment rien n’a encore été traduit. Il s’agit là d’un travail fondamental, indispensable. On ne peut aller vers l’avenir dans l’oubli du passé, fût-il douloureux.
     Modèle accompli de l’ honnête homme du XXIe siècle, Alberto Manguel est né en 1948 à Buenos Aires. Il a été élevé en Israël – où son père était ambassadeur – par une gouvernante tchèque qui s’exprimait en anglais et en allemand. De retour en Argentine, il apprend l’espagnol et, tout jeune encore, a le privilège de faire la lecture à Jorge Luis Borges devenu aveugle. Proche de Cortázar et de Bioy Casares, il se fait traducteur, éditeur et romancier. Il passe une vingtaine d’années au Canada, à Toronto, et devient citoyen canadien en 1985.
     Après l’Italie, l’Angleterre, Tahiti et le Canada, il s’est installé en France en 2001, dans un vieux presbytère près de Châtellerault. Alberto Manguel vit par les livres et pour les livres. Sa langue, c’est l’écriture. Sa patrie, c’est sa bibliothèque : « Pour moi qui suis né en Argentine, déclare-t-il, Proust ou Stevenson ne sont pas des étrangers. Ils font partie de ma famille. Ce sont mes racines et mes amis. La lecture est le meilleur moyen d’accéder à un Ailleurs où nous pouvons être heureux. »
     Qui mieux que ce parfait cosmopolite, ce lecteur accompli, saurait prendre la distance nécessaire pour envisager ce que doi être la place de la littérature dans le monde à venir et le rôle que peut avoir à jouer l’Europe pour assurer la survie des valeurs qui la fondent ?

L’Europe des altérités partagées
Dernières Nouvelles d’Alsace (18/03/2010) par Antoine Wicker

     Au cœur de la manifestation « Traduire l’Europe » coordonnée par la Ville et la Communauté urbaine de Strasbourg, les Rencontres européennes de littérature ont fêté ce week-end dernier les lauréats de l’ACEL.
     Ces Rencontres avaient été ouvertes au Palais universitaire de la ville par Alberto Manguel, et ce fut pour Alain Beretz, président de l’Université strasbourgeoise, l’occasion de redire la conviction qui inspire son clair soutien à l’engagement éthique et européen qu’incarnent ces Rencontres.
      « L’Europe, dit-il, se construit au quotidien de l’action universitaire et intellectuelle, artistique et culturelle, plus sûrement que dans l’enceinte politique. »
     
     Une éthique aujourd’hui nécessaire

     Et Daniel Payot le lendemain ne dit pas autre chose, au moment de remettre à la poétesse grecque Kiki Dimoula, à l’hôtel de ville, au nom de Roland Ries et Jacques Bigot, le Prix européen de littérature : la concrète entreprise poétique, depuis cinq ans, de l’Association Capitale européenne des littératures incarne exemplairement, « dans un ton et à une échelle justes », l’Europe des « altérités partagées » que ville et CUS en leur action dans le domaine littéraire veulent manifester, indiqua l’adjoint en charge des dossiers culturels de la ville – il distingue en tout cela, dit-il, « une éthique aujourd’hui nécessaire ».
     Et André Reichardt de la même façon, au titre du conseil régional et en termes heureusement inspirés, y salua la mémoire de René Schickelé, disparu il y a soixante-dix ans et lauréat, à travers ses traductrices Irène Kuhn et Maryse Staiber, du Prix du Patrimoine de l’ACEL. À propos de deux de ses textes aujourd’hui publiés, Le retour (chez bf) et Paysages du ciel (chez Arfuyen), et autour d’une experte et forte contribution de Charles Fichter, les Rencontres avaient dès vendredi évoqué œuvre et vie de cet enfant d’Obernai et témoin remarquablement engagé de ce que fut au siècle dernier certaine passion de l’Alsace contemporaine.
     À Pierre Dhainaut, lauréat du Prix Jean Arp de littérature francophone, hommage fut rendu en librairie – chez Kléber –, et Pascal Maillard en particulier y salua au nom de l’ACEL l’original souffle poétique et éditorial de l’auteur de Plus loin dans l’inachevé.
      Et c’est au palais du Rhin – la Direction régionale des affaires culturelles est un autre partenaire de ces Rencontres – que Denis Louche a accueilli l’ultime et chaleureux hommage de ces journées, à Kiki Dimoula et à son traducteur, Michel Volkovitch, lauréats du Prix européen de l’ACEL. Dinah Faust y donna en français quelques pages de la populaire Athénienne, et Volkovitch y désigna d’un mot certaine émotion qui présida à la séance : « C’est le moment de dire à la Grèce que nous l’aimons, que nous avons besoin d’elle, que l’Europe sans la Grèce n’est pas elle-même. »

Manguel autour de Babel
Dernières Nouvelles d’Alsace (18/03/2010) par Antoine Wicker

     C’est avec plaisir sensible et gourmand qu’Alberto Manguel a ouvert au palais universitaire les cinquièmes Rencontres européennes de littérature à Strasbourg. Très politique méditation.
     Conférence inaugurale, et qui traditionnellement veut envisager à hauteur de généreuse universalité la question de la littérature : parfait cosmopolite et lecteur accompli, Alberto Manguel à cet égard s’imposait, après par exemple Jean Bollack il y a deux ans – l’Argentin eut ici une pensée spontanée pour les longs mois qu’un jour il passa dans l’intimité de la Bibliothèque humaniste à Sélestat pour y entamer l’écriture de son Histoire de la lecture.
     Et Manguel invita en termes concis à très politique méditation sur l’un des paradoxes, dit-il, de la symbolique de la tour de Babel, et de la multiplication des langues qui sanctionna l’orgueil de ses bâtisseurs : une punition en même temps que la révélation d’une formidable richesse – « une langue unique ne nommera jamais le tout d’une identité ou d’une vérité », dit Manguel ; et voilà qui impose à chacun, à chaque citoyen comme à chaque écrivain et journaliste, de « porter témoignage », ce que Manguel examina à la lumière de la leçon de Socrate ou de Cervantès, à travers son Don Quichotte, comme de la leçon de l’histoire contemporaine, et de l’assassinat de la journaliste russe Anna Politkovskaia particulièrement.
     L’universel combat pour la vérité
     Il faudrait, pour sauver sa peau, renoncer à dire le vrai ? « Puisse le ciel exister même si ma place est en enfer », opposa Borges, et avec lui Manguel, à la commune régression démocratique : à tous les négationnismes passés, présents et à venir, à toutes les entreprises idéologiques et politiciennes qui voudraient nettoyer nos identités contemporaines de toutes les sources qui les constituent - et Manguel fait référence explicite au débat qui agita cet hiver nos préfectures –, comme à la simple injustice quotidienne érigée en système de gouvernement économique et financier, il faut opposer chaque matin et toujours, dit-il en substance, la « persévérance de la vérité ». Et nulle voix dans cet universel combat n’est inutile, conclut Alberto Manguel.