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LE MONDE FRATERNEL D’ALBERT ET ADOLPHE MATTHIS

PRÉSENTATION DE L’EXPOSITION

LE MONDE FRATERNEL D’ALBERT ET ADOLPHE MATTHIS 
Strasbourg et l’Alsace de 1890 à 1940

      Aldi Stadt ! dü schoener Wabbe !
     Symbol blenkel stolz in d’Welt
     Un hebb d’Sprooch wo in de Kabbe
     D’alde uns ban annegstellt…

     vers extraits de
     Hitt grattle mer bi Wind un Sturm
     Uff d’Schnecke nuff vum Münschderdurm

     début de la 14° strophe du poème consacré à la cathédrale de Strasbourg par Albert Matthis, 1900

     Les poèmes d’Albert et d’Adolphe Matthis foisonnent de chaleureuses évocations de Strasbourg et de l’Alsace au début du XX° siècle. Les quartiers du Finkwiller et de la Petite France, les promenades dans les Vosges sont leurs principales sources d’inspiration.
     L’exposition proposée par la Bibliothèque Nationale et Universitaire de Strasbourg montre les archives d’Albert (1874-1930) et d’Adolphe (1874-1944). Matthis qui lui ont été léguées par le professeur Alfred Schlagdenhaufen ainsi que des affiches, des tableaux et des illustrations d’artistes de l’époque. L’exposiion Le monde fraternel d’Albert et Adolphe Matthis a été organisée sous la responsabilité de François Pétry, Commissaire Général.

LE FONDS MATTHIS
     Cette exposition a fourni l’occasion heureuse d’un retour au fonds Matthis, hérité par Schlagdenhauffen d’Adolphe Matthis et légué très généreusement par l’ami des Matthis à la BNU de Strasbourg. Le professeur Schlagdenhauffen a réalisé lui-même un bon nombre de publications sur le sujet des frères Matthis : en direction d’un plus vaste public, il y avait eu, en 1974, année du centenaire de la naissance des deux Matthis, la réalisation d’un indispensable numéro spécial de la revue Saisons d’Alsace (comprenant de nombreuses et précieuses contributions auxquelles on recourt avec intérêt) et, la même année, une exposition, déjà, à la BNU. Cette exposition présentait le fonds Matthis (documents alors aux mains d’Alfred Schlagdenhauffen qui étaient légués à la BNU douze ans plus tard) et quelques pièces de collections privées : un fort utile catalogue descriptif est alors dû à Madeleine et Théodore Lang et à Alfred Schlagdenhauffen. Entre 1974 et 1986, Alfred Schlagdenhauffen n’avait pas trop souhaité ouvrir ce fonds important, ce qui a fâcheusement coupé l’élan d’études matthissiennes. Un premier inventaire de ce fonds a été réalisé  et on ne peut que souhaiter une relance dynamique et prochaine de son étude, portant, à la fois, sur une époque, à tout titre passionnante de tentative de renaissance alsacienne que ce fonds éclaire, et sur l’œuvre complet (y compris la part inédite) de poètes dont l’intérêt ne se dément pas ; de plus, nous sommes à un moment où déjà la connaissance du lexique matthissien s’effiloche de plus en plus.

CALENDRIER DE L’EXPOSITION

VENDREDI 5 AVRIL

18 h Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg (BNU)

Inauguration de l’exposition par
Gérald Chaix, recteur de l’Académlie de Strasbourg, Chancelier des Universités d’Alsace
François Laquièze, Directeur Régional des Affaires Culturelles d’Alsace
Albert Poirot, de la Administrateur Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg

SAMEDI 6 AVRIL

Ouverture de l’exposition au public
L’exposition sera ouverte jusqu’au 17 juin 2006

SAMEDI 20 AVRIL

15 h Bibliothèque Nationale Universitaire de Strasbourg (BNU)

Table-ronde
Traduire / transcrire la poésie dialectale
avec
François Pétry, Commissaire Général de l’exposition
Gaston Jung, poète, traducteur
Armand Peter, éditeur
Gérard Pfister, poète, traducteur, éditeur

PRÉSENTATION DES FRÈRES MATTHIS, PAR FRANÇOIS PÉTRY

     Les deux frères Matthis, Albert (1874-1930) et Adolphe (1874-1944) ont été, en leur temps, des poètes, écrivant en dialecte strasbourgeois, rapidement reconnus par les artistes d’abord et la critique littéraire même. La poésie dialectale, abondante et souvent circonstancielle (d’ailleurs, au départ de leur carrière, les Matthis étaient dans ce registre), a été totalement bousculée par l’intrusion des deux frères. Les Matthis ont été associés au mouvement littéraire et artistique, à ceux qui ont fait l’histoire de ce début du XXe s.. En même temps, par leur langue si originale, par la forme particulière de leur création, par leur symbiose avec la ville de Strasbourg et l’Alsace entière, ils ont apporté eux-mêmes, selon un mot prêté par Claude Odilé à Adolphe au moment du décès d’Albert, « une voix à l’âme de l’Alsace et à l’esprit du vieux Strasbourg ».  
     La famille des frères Matthis est bien connue : Alfred Schlagdenhauffen, le grand connaisseur de l’histoire des deux poètes et l’analyste de leur œuvre, avait, le premier, étudié aussi leur généalogie. Ultérieurement l’ascendance des Matthis a été beaucoup étoffée par les recherches de Robert Lutz et de divers collaborateurs. On trouve ainsi, du côté du père, Frédéric Matthis, une lignée ininterrompue de six générations de meuniers de Basse-Alsace, établis d’abord à Ehnwihr, puis à Baldenheim, à Scharrachbergheim, enfin à Gerstheim. Frédéric Matthis fut marié, une première fois, avec Sophie Zeyssolf : quatre enfants naquirent de ce premier lit. Veuf de sa première femme, Frédéric Matthis épousa une parente de sa mère, une jeune fille du Bade, Ida Sievert, fille d’un passementier et marchand de Lahr. Plusieurs fois, il y eut effectivement des alliances croisées entre Alsaciens et Badois dans la famille des Matthis.
     Le père des frères Matthis avait établi un premier tableau généalogique dès 1882 (que Schlagdenhauffen a retrouvé et, partiellement, complété). Les jumeaux auraient été marqués à vie par ce document que leur père commentait et cet arbre généalogique aurait constitué une image forte qui a imprégné leur œuvre. Des vers nombreux font référence à l’arbre qui plonge ses racines actives dans le sol (Im Bode drunte daelwe d’Wurzle, etc.). Ils eurent le souci de célébrer, par leurs poèmes, nombre de fêtes familiales (par exemple des mariages et naissances de descendants de leur frère Charles) : Was dhuet am Stammbaam sich geraije ?[Qu’est ce qui se meut du côté de l’arbre généalogique ?]. Dans le tableau ascendant, réalisé par leur père, les jeunes frères Mattthis se trouvaient placés dans la frondaison, au sommet d’un tronc qui, on l’a vu, plongeait ses racines des deux côtés des rives du Rhin. Très proches de leur mère, les frères Matthis n’auraient cependant jamais fait mention de leur ascendance directe badoise, l’époque ne s’y prêtait pas trop. Selon Schlagdenhauffen, ils se sont, en quelque sorte, enveloppés dans ce mystère, « consciemment ou inconsciemment », durant toute leur vie.
     La meunerie alsacienne fut ruinée vers 1860 et Frédéric Matthis, « desservi dans ses affaires par une trop grande bonté d’âme et une trop vive sensibilité  » (Schlagdenhauffen) abandonna le moulin de Gerstheim et exerça divers métiers. Il vint s’établir à Strabourg, où il  fut notamment brasseur aux Deux Hallebardes dans le quartier du Finkwiller. Le  couple Matthis eut une fille, prénommée Ida comme la mère, en 1867. En 1870, la famille alla s’installer à Val-de-Villé, écart de Châtenois, où le père devint intendant  dans un relais de diligence. C’est à Châtenois que naquirent les jumeaux Albert et Adolphe, le 27 décembre 1874. En 1875 déjà, ou au plus tard en 1877, la famille revint à Strasbourg dans le quartier de Sainte-Aurélie. Après leur scolarité (à l’école Sainte-Aurélie - ?-, puis rue des Ecrivains), les jumeaux devinrent employés de bureau, mais leur carrière professionnelle n’est pas établie dans le détail : Adolphe travailla chez Eisen (Grand’rue), Albert dans une banque (rue Brûlée). Etant employés de commerce, ils se disaient eux-mêmes « Kaufleute » [commerçants]. Sauf  événements indépendants de leur volonté (service militaire et plus tard Grande Guerre ou, pour Adolphe, encore l’évacuation de Strasbourg en 1939), ils ne devaient guère quitter  Strasbourg que pour quelques jours de vacances dans les Vosges (Niederbronn, Val de Bruche) ou des excursions dans les Vosges.      La famille Matthis habita d’abord au Faubourg-National, qui était alors un quartier des maraîchers, puis Grand’rue (d’abord au 49, puis, en face au  66, où le père Frédéric Matthis ouvrit une pension de famille), puis au N°8 du quai des Bateliers. Le père mourut, là, en 1895. Les frères Matthis quittèrent le quai des Bateliers en 1905, pour s’installer pour vingt ans au 13, rue Finkwiller (aujourd’hui place Henri-Dunant - où une plaque est apposée sur l’ancien immeuble Artzner, dont ils occupaient le troisième étage, côté Ill). En 1925, ils s’installèrent au 6, cour Saint-Nicolas (immeuble Schuré), c’est là qu’Albert décéda le 17 juin 1930. En 1932, Adolphe dut quitter cet immeuble et alla louer une chambre dans la partie arrière du 6, quai Saint-Thomas, où il reconstitua l’intérieur qu’il avait partagé avec Albert. Il y mourut le 25 mars 1944. Ainsi de toute leur vie, les frères Matthis ne quittèrent guère les bords de l’Ill, le Finkwiller et la Petite-France. Dans leurs poèmes, ils ont souvent évoqué le cimetière Saint-Gall (S’Gallemaettel), à l’entrée de Koenigshoffen : c’est là qu’ils reposent tout deux.

La gémellité chez Albert et Adolphe Matthis

     En vrais jumeaux, les frères Matthis étaient très proches dès leur prime enfance et le sont restés tout au long de leur vie. Cependant, au fil du dépouillement du fonds Matthis, il apparaît que Albert a été à divers titres, le plus précoce, le premier à se manifester publiquement, à « ouvrir les portes » en définitive pour les deux. Ceci a été constaté par le peintre Georges Ritleng, qui le dit de façon mesurée : parlant d’Albert, il assure qu’il « dirigea suaviter in modo, fortiter in re, ce qu’il appelait l’équipe ». Cette prise de pas d’Albert sur Adolphe a peut-être été un peu escamotée par Alfred Schlagdenhauffen qui a principalement connu et fréquenté Adolphe. Le professeur Schlagdenhauffen devait connaître les Matthis depuis la fin des années 20, mais, Albert qui devait disparaître des suites d’une longue maladie en 1930 semble avoir été, à cette époque, bien en retrait. En contrepartie, Adolphe était toujours en activité, ayant une fonction aux Dernières Nouvelles de Strasbourg. Lors de l’élaboration de sa thèse sur la langue des frères Matthis (soutenue à Paris en 1933 et publiée à Strasbourg en 1934), Schlagdenhauffen a été en permanence en contact avec Adolphe, le sollicitant et s’appuyant sur les témoignages de celui-ci.  
     Si parfois, lors des premiers contacts, diverses personnes étaient persuadées qu’il n’y avait qu’un seul Matthis, assez rapidement le second apparaissait. Albert a composé les premiers poèmes marquants dès 1896 : l’ode à la Fischerinsel [l’Île des Pêcheurs], les relations d’excursions, comme celle de Wasselonne au Schneeberg ou la partie de traîneau de Niederbronn à Jaegerthal, mais, Adolphe n’a pas été en reste, s’engageant davantage dans la revue H2S, tenant sa place à égalité dès les premiers ouvrages communs. 
     S’ils s’affirment à la fois, chacun, en tant qu’individu, ils jouent aussi beaucoup de leur « gémellité », entretenant d’une certaine manière une image de marque : ils portent le même type de vêtements (du maillot de canotier aux costume et chapeau noirs), ils fument tout deux la pipe, ont les mêmes distractions (promenades, canotage notamment), en fait, sont inséparables dans toutes les activités de la vie et, bien entendu, ils se signalent par leur création poétique. Il y avait quelques différences physiques : Adolphe est davantage chauve et plus tôt, Albert porte même, un temps, des cheveux plus bouclés (il signe d’ailleurs un poème, dans l’unique revue de Der Stänkerer, du nom de D’r Lockeheuri) ; les deux sont moustachus, Adolphe porte de plus une barbe qui part un peu en filasse. D’une certaine manière, ils ont créé consciemment « l’image des frères Matthis », celle qui est fixée par de multiples photos, ou par les silhouettes un peu raides de Schott ou encore celles plus animées, dessinées par Kamm. Cette image où ils posent indiscutablement (ce qu’ils ont fait volontiers, et ce que le frère survivant Adolphe fait encore sur le tard) est devenue une image de marque, quasiment un élément de leur communication.
     Robert Heitz avait relevé l’originalité et la sensibilité si discrètes et si rares des deux frères. Ils se montraient très ouvert aux autres et suscitaient en quelque sorte l’amitié. Ils avaient conservé les amitiés de leur enfance et de leur adolescence. Adultes, ils avaient gardé une nostalgie très forte de ce temps et de ces lieux, ils avaient conservé aussi une ingénuité, qui les amenaient à tout voir sous le prisme de l’enfance et de l’amitié. Ils créaient autour d’eux de la fraternité.
     Les liens entre les deux frères étaient extrêmement étroits. Ils ont gardé entre eux les  petits noms affectueux de l’enfance qui reviennent régulièrement dans les lettres ; probablement, ont-ils même utilisé une forme de langue à eux, ce qu’il conviendrait de vérifier mieux lorsque se fera l’analyse détaillée de la correspondance - considérable - qu’ils ont entretenue, dès que l’un d’entre eux s’éloignait de leur base commune, bien sûr au moment des grands éloignements (notamment Adolphe éloigné en tant que francophile pendant un an et demi en Westphalie, Albert sur le front russe), mais même pour quelques jours de vacances passés seul à Solbach ou à Niederbronn. Ils ont toujours manifesté un très grand souci l’un de l’autre. Lorsque, comme d’autres (le pasteur Hoepffner par exemple), Adolphe est éloigné en tant que francophile à Altena en Westphalie, les deux frères correspondent activement. Les lettres d’Adolphe, l’exilé, à Albert sont conservées reliées dans deux volumes ; de son côté, Albert a multiplié, principalement depuis le front, les cartes-lettres passant par la Feldpost, mais, il lui a envoyé aussi des paysages strasbourgeois et, à de nombreuses reprises, la même carte de la Fischerinsel [l’île des Pêcheurs], cette vue devant remonter le moral d’Adolphe. C’était l’île heureuse des deux frères canotant sur l’Ill (voir la contribution de M. Jean-Marie Holderbach).
   Ce grand amour fraternel entre les ces deux frères a été assez exclusif aussi : comme l’a montré, de façon discrète, Alfred Schlagdenhauffen, ils ont, l’un et l’autre, neutralisé leurs amours respectifs pour des jeunes filles.

La langue des frères Matthis

     Les premiers critiques, et notamment Charles Gruber qui allait devenir un ami apprécié, ont relevé les faiblesses d’ensemble des Matthis : les limites de leur versification, une certaine gaucherie. Mais, que la forme poétique diffère chez les deux frères, cela a également été enregistré par le même critique, qui notait que « Adolphe était un sculpteur sur bois, si l’on veut considérer Albert comme un pastelliste ». A la lecture, il apparaît souvent aussi un rythme plus construit et plus souple chez Albert : il est possible que ce soit le résultat d’un travail en « gueuloir », de tout un travail oral. Les deux frères Matthis récitaient leurs propres poèmes et ce moment de déclamation, qui est apparu dès leurs premières manifestations publiques (certainement à la « Stella », lors de fêtes du Bourdon) était, selon plusieurs témoignages (dont celui de Georges Ritleng) unanimement apprécié. Apparemment, les poèmes d’Albert, plus que ceux d’Adolphe, se prêtaient à la mise en musique.
     Chacun des Matthis a donc eu son œuvre personnel, d’ailleurs le nombre de poèmes signés de conserve par Albert et Adolphe est extrêmement faible. Cependant, en raison de leurs apparitions permanentes en jumeaux, de leur fonctionnement « symbiotique », de l’image qu’ils ont eux-mêmes produite et entretenue, mais surtout des caractéristiques originales de l’oeuvre poétique, communes aux deux frères, l’image d’une forte unicité s’est imposée. Même si les divers poèmes publiés ont été attribués, d’abord par eux-mêmes, puis par Schlagdenhauffen, à chacun des auteurs respectifs, on ne les distingue pas le plus souvent, on parle des « frères Matthis » dans leur globalité : sauf évocation plus précise, liée à tel poème ou tel événement spécifique, c’est le parti également de ce catalogue.
     Comme les Strasbourgeois de leur temps, les Matthis faisaient des excursions dans les Vosges et ils se sont attachés à divers lieux, comme le Ban de la Roche, où ils ont séjourné à divers moments,  la région niederbronnoise, où ils étaient accueillis chaleureusement par leur demi-frère Charles, ou encore l’Outre-Forêt qu’ils exploraient avec les Kamm. Des hauts-lieux les ont attirés, le proche Gloeckelsberg de Blaesheim, le Scharrach, le Mont Sainte-Odile bien sûr. Ils ont chanté tous ces lieux.
     Mais, par-dessus tout, les Matthis ont été marqués pour la vie par leur jeunesse strasbourgeoise. Dans la Grand’rue, ils étaient au cœur des vieux quartiers, ils en exploraient les rues, en humaient l’air, prêtaient l’oreille aux conversations, gravaient dans leur coeur les types humains. Dans cette attention au milieu et aux gens,ils vont se trouver totalement en phase avec un peintre aussi sensible que Lothar von Seebach. Les terrains de jeux étaient les bords de l’Ill, surtout passé le Reche (nom populaire du Barrage Vauban), c’est-à-dire les contrevallations des remparts, les fossés, les trous à joncs (Binseleecher). Aller le dimanche jusqu’à la Fischerinsel [l’île des Pêcheurs] à Ostwald relevait pour les gens de la Petite-France, des quartiers de Finkwiller et de la Krutenau d’une respiration nécessaire, d’un besoin existentiel. Les divers logements que les Matthis ont occupés se situaient toujours dans les vieux quartiers : comme ils l’ont noté à divers moments, leur lieu d’attraction et de vie va du Katzesteijel (Pont-aux-chats) au Bungewehr (Ponts-Couverts), des pôles en sont la Mardersbruck ou la Dummesbruck  (le Pont Saint-Martin ou le Pont Saint-Thomas). Ils ont décrit tous ces lieux, leur donnaient leur nom populaire et ils les ont chantés en en saisissant toute la substance ; bien plus, ils les rendaient vivants, ils les animaient avec les figures populaires qu’ils y fréquentaient. Comme l’a relevé Stadler, le dialecte était pour ce faire un véhicule incomparable.
     Au départ, l’activité poétique des Matthis se voulait certainement sans prétention littéraire : comme les croquis et pochades de leur ami Raeuber, alias Rinaldo, ils souhaitaient rendre compte par la langue, l’oralité, d’épisodes plaisants qui avaient été vécus par un groupe d’amis. On peut même penser que certains poèmes devaient devenir des formes de mélopées collectives : le refrain du poème D’Fischerinsel [L’île des Pêcheurs], qui est selon le poème « braillé  » de toute part,  était vraisemblablement destiné, dans une ambiance amicale, à être au moins récité en chœur. L’objectif était de prolonger en quelque sorte l’amusement, de conserver la mémoire des moments plaisants vécus en commun. Le français pouvait être occasionnellement  utilisé (voir tel hymne de la « Stella »), l’allemand en aucun cas. La langue véhiculaire de tous ces groupes était l’alsacien, le parler du Strasbourg populaire. 
     Vraisemblablement, y avait-il de leur part, dès le départ, la recherche de formules particulièrement savoureuses, de ces mots qui étaient ciselés et burinés par les petites gens dans le cadre de métiers, d’activités diverses ayant lieu sur les bords de l’Ill (lavage de linge, pêche, canotage), de moments festifs.
     Les Matthis se sont trouvés pris ultérieurement dans un contexte qui est rappelé par divers contributeurs, celui où la langue devenait un enjeu culturel et politique. L’allemand est défendu par F. Lienhard, le français par la majorité des membres du mouvement de Saint-Léonard. Francophiles et francophones (y compris le plus possible dans la correspondance qu’ils entretenaient entre eux), les Matthis se sont singularisés, en défendant mordicus un alsacien populaire, presque archaïque, sans concession (le reproche de la facilité est fait par les Stürmer à des auteurs de théâtre comme Jules Greber ou Gustave Stoskopf). La richesse lexicale des Matthis, les formes anciennes qui étaient sur le point de disparaître et qu’ils ont retenues ont été relevés par Schlagdenhauffen et plus récemment par Huck (voir, ici, la contribution de ce dernier). L’incorporation innovante du lyrisme dans la poésie dialectale, la création inattendue d’une forme de « pathos » alsacien, dans une langue aussi concrète que le parler populaire, a pareillement été mise en évidence par Schlagdenhauffen. La démarche en même temps archaïsante et innovante des Matthis a séduit les jeunes littérateurs qui composaient le groupe des Stürmer. L’accueil a été chaleureux, grâce à Charles Gruber d’abord, puis à d’autres dont Stadler. Dans ses recensions, on voit Stadler, bon connaisseur de l’alsacien, citer avec gourmandise des passages de poèmes matthissiens, choisis de façon très pertinente.
     Claude Riehl a fait, à notre demande, une lecture des poèmes des Matthis, sans voir au départ le fonds Matthis. En tant que témoin, de notre temps (« lire les Matthis aujourd’hui »), le point de vue de ce très grand traducteur (et connaisseur) de littérature allemande était souhaité « brut », sans les a priori qu’auraient pu lui apporter la connaissance des correspondances, des travaux universitaires, etc., donc avant qu’il ne prenne connaissance de plus près des relations et correspondances entre de « jeunes Turcs » de la littérature d’alors (la correspondance de Stadler avec les Matthis l’intriguait beaucoup). Les échanges avec Claude Riehl, intervenant en « candide », ont été précieux et éclairants. Malgré une grande fatigue qui l’avait saisi ces dernières semaines, il a tenu à rédiger un texte où il prend le contre-pied, parfois un peu rudement, de la doxa. Partant de sa grande familiarité d’un milieu populaire (celui de la Krutenau, où il a été un observateur des plus attentifs), de sa connaissance du dialecte strasbourgeois et bénéficiant de son bagage extraordinaire

Une période d’effervescence pour l’Alsace

     Les années 1890 à 1910 furent marquées, en Alsace, par une très active vie associative. Des associations culturelles, sportives ou simplement amicales se multiplièrent. Les activités communes étaient fort développées : réunions, excursions, célébrations diverses. Les Matthis participèrent activement à ce mouvement.
     Au cours de ces mêmes années, l’Alsace connut une crise d’identité : l’Alsace était Reichsland / Terre d’Empire depuis une génération, et il y avait, parmi les Alsaciens, ceux qui restaient attachés fortement à la France et qui entretenaient des relations avec Paris, mais, aussi d’autres qui souhaitaient «  tourner la page  » (française), par ailleurs, les immigrés allemands, venus d’autres régions d’Allemagne, les « Vieux Allemands » se faisaient de plus en plus nombreux. On a considéré, parfois, qu’une façon d’échapper au dilemme politique était une forme de fuite dans le culturel. Cette situation peu claire provoquait des interrogations dans la jeunesse, y compris parmi les fils de Vieux Allemands : les jeunes étudiants des Stürmer devaient interpeller vivement leurs aînés. Une défense face à une «  normalisation » allemande qui s’installait a été un retour aux sources, une curiosité pour le patrimoine traditionnel. La célébration du dialecte alsacien fut l’une des formes de défense face au Hochdeutsch officiel : cela s’est fait par le théâtre notamment, à Strasbourg, à Mulhouse. Par leur militantisme sans concession en faveur du dialecte, les Matthis, ont marqué les esprits.
     Les deux poètes ont été rapidement appréciés et leur compagnie recherchée. Des journaux strasbourgeois (Les Affiches de Strasbourg, la Strassburger Zeitung), mais aussi d’autres, plus locaux (comme le Niederbronner Kantonblatt, en raison des relations de Charles Matthis), ont diffusé leurs poèmes. Ils entrèrent dans le cercle relativement mondain du Bourdon, dont ils furent nommés membres honoraires. Surtout, ils ont participé aux mouvements les plus actifs en se liant aux jeunes artistes et littérateurs (« groupe de Saint-Nicolas », Stürmer), à l’association culturelle particulièrement dynamique des Pharmaciens d’Alsace et de Lorraine ou encore au Cercle des Étudiants alsaciens-lorrains.
     Dans le milieu des arts, ils étaient liés à des artistes très différents (à Von Seebach, restant très en retrait, comme à d’autres beaucoup plus expansifs) et à des groupes qui, entre eux, avaient des divergences (RAI et Saint-Nicolas). Des musiciens ont souhaité mettre en musique de leurs poèmes. Il est étonnant de constater que les poèmes des Matthis ont suscité des illustrations de la part de plus de vingt-cinq artistes contemporains. Par leur présence active, par leurs publications, ils ont participé à tout ce bouillonnement qui a marqué la fin des années 1890 et les premières années du XX° siècle.
     Cette acceptation dans le milieu des artistes est due à une forme de fascination que les poètes exerçaient. Entre les Matthis et les artistes, il y avait souvent une thématique commune ; dans la singularité des deux Matthis (leur physique, le même costume, leur façon d’être), mais surtout dans la recherche sans concession qu’ils menaient, les plus avant-gardistes des artistes et littérateurs trouvaient des pairs. Leur engagement personnel, le raffinement de leurs mots, les associations éventuellement incongrues, triviales et élevées, la déclamation emportée de leurs poèmes devant des publics assez différents (particulièrement dans des cercles comme l’atelier de Georges Ritleng), faisaient des Matthis des « performers » avant la lettre. 
     Il est très possible qu’ils aient profondément marqué Hans Arp.