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HOMMAGE À JEAN BOLLACK
LIRE PAUL CELAN

INTRODUCTION

Depuis plus de quarante ans, le travail de Jean Bollack a profondément modifié la compréhension des textes littéraires et philosophiques de l’antiquité grecque. Mais aussi, lui qui fut l’ami de Paul Celan, il a totalement renouvelé la lecture de l’œuvre celanienne, si souvent jusqu’alors incomprise voire dénaturée par ses commentateurs.

Qu’est-ce qu’un écrit ? Comment est-il lu ? La lecture atteint-elle le texte ou manque-t-elle le but ? Comment la fait-on parler, selon sa visée ou contre elle ? Ces questions sont au fondement même de la philologie et de l’herméneutique, que Jean Bollack conçoit toutes deux comme une démarche critique : « Je travaille toujours sur au moins deux niveaux. L’un est textuel et philologique, l’autre concerne la totalité de l’œuvre considérée. Cette distinction est pour moi essentielle. Somme toute, j’entame la même démarche deux fois : une fois pour les spécialistes, de manière technique, et l’autre fois pour saisir ce que l’œuvre signifie, à nos yeux, mais aussi en elle-même. ;

LIRE PAUL CELAN

Jean Bollack a consacré quatre volumes à l’œuvre de Paul Celan dont il fut l’un des proches. Une plaquette a paru dernièrement à Munich, Paul Celan unter judaisierten Deutschen, qui reprend le texte d’une conférence prononcée à l’invitation de la Fondation Carl Friedrich von Siemens. Les premières phrases de son introduction sont significatives de l’approche de Jean Bollack : «  Celan était-il un juif assimilé ? C’était avant tout un poète allemand. Ce n’était pas un juif religieux. On ne peut répondre à la question que si l’on distingue entre les formes d’assimilation.  » Jean Bollack précise : «  Celan pouvait se comprendre comme juif, par un libre choix, en raison de son origine, déjà bien avant les persécutions et les camps d’extermination et non pas en raison de sa solidarité avec les persécutés et les morts. Il n’est pas, par l’événement, devenu juif ou retourné à une foi.

 APPRENDRE LE «  CELANIEN »

Pourquoi aborder cette question ? Non par une curiosité gratuite, mais bien parce qu’elle est essentielle pour éclairer la situation particulière de l’écriture de Celan : «  La production de textes sur l’œuvre de Celan, note Bollack, s’étend aujourd’hui à l’infini, et pourtant l’incompréhension demeure, parce que le problème de cette prétendue incompréhensibilité n’est pas discuté.  »

Dans un passionnant entretien qu’il a donné à Roger-Pol Droit dans le Journal Le Monde, Jean Bollack a rendu compte de sa méthode d’approche du texte celanien : « Paul Celan, je l’ai bien connu et je l’ai lu de son vivant. Cette œuvre à la création de laquelle j’ai assisté, que j’ai vu naître, année après année, je savais que je ne la comprenais pas. À ce moment-là j’étais dans mes Empédocle, j’étais dans autre chose. Je prenais connaissance des poèmes, mais j’avais l’expérience de leur non-compréhension. Je ressentais donc comme une dette à l’égard de Paul Celan. Je me suis dit, pourquoi ne fais-tu pas le même effort, pour lui, que tu fais pour un auteur grec ?

« Je me suis donc mis, dix ans après la mort de Celan, à apprendre à le lire. J’ai donc décidé d’apprendre le "celanien", car il s’agit d’une langue dans la langue. L’avance que j’ai eue, très vite, sur les gens qui publiaient à son propos, c’est qu’ils croyaient à l’immédiateté, alors que je savais qu’il y avait une médiation à acquérir : il fallait tenter de savoir quel était l’idiome qui avait été créé. Il y a en effet une langue de Celan, comme il y a une langue de Parménide. En retour, je peux dire que si je n’avais pas travaillé, pendant près de vingt ans maintenant, sur Celan et publié quatre livres sur son œuvre, je n’aurais pas écrit ce Parménide » (De l’étant au monde).(Le Monde, Entretien avec Roger-Pol Droit, 2.02.2007)

UNE COURTE BIOGRAPHIE

Jean Bollack est né en 1923 dans une famille juive de Strasbourg. «  J’ai été élevé dans une famille juive alsacienne, mais où le judaïsme avait encore une certaine vie. Mon père avait été nommé à Bâle par la maison de commerce en grains où il travaillait, grâce à cette circonstance j’ai survécu au nazisme et j’ai fait là mes études, dans un lycée protestant où l’on faisait beaucoup de latin et beaucoup de grec.  » (Le Monde, 2.02.07). À Bâle, il est formé par Peter von der Mühll à la grande école de la philologie allemande et éveillé par Albert Béguin à la création littéraire contemporaine.

En 1945, Jean Bollack s’installe à Paris pour préparer sa thèse. De 1955 à 1958, il est professeur invité à l’Université Libre de Berlin dans le département de grec, puis de 1958 à 1992, professeur de littérature et de pensée grecque à l’Université de Lille. Parallèlement, de 1968 à 1975, il enseigne, à l’initiative de Pierre Bourdieu et de Jacques Derrida, à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm à Paris. En 1970-1971 il est nommé membre de l’Institute for Advanced Study de Princeton puis, en 1982-1983, du Wissenschaftskolleg de Berlin.

Dans son grand œuvre en 4 volumes sur Empédocle (1965-1969), puis dans L’Œdipe roi de Sophocle (1990) et dans son Parménide (2006), Jean Bollack a renouvelé sa discipline dans l’espace européen et international. Il a fondé à Lille sa propre école et formé des chercheurs remarquables. Ses contacts avec le théâtre, la danse (en particulier sa collaboration avec Ariane Mnouchkine), avec la critique littéraire, la psychanalyse et la sociologie (Pierre Bourdieu fut longtemps un ami et un compagnon de route), son amitié avec des poètes (comme André du Bouchet, André Frénaud, Paul Celan) lui ont permis de donner à la philologie, affaiblie en Allemagne, une autorité renforcée.

S’appuyant sur la méthode de l’herméneutique matérielle, qui utilise le potentiel critique de l’histoire des sciences, il transforme radicalement la recherche sur laquelle en même temps il se fonde, par exemple la germanistique lorsqu’il travaille sur Paul Celan, à qui il a consacré récemment deux monographies importantes (L’Écrit, Poésie contre poésie).

Dans le domaine de la philosophie antique et de l’histoire des religions, il a lu Parménide non pas tant comme un philosophe présocratique, à l’origine de l’ontologie, que comme un poète et un auteur, situé dans une tradition littéraire contre laquelle il lui arrive de s’insurger. Le point de vue de l’auteur est défendu contre le pouvoir inhérent à la société, qui se l’est asservi dans les idéologies diverses. Jean Bollack en fait son souci principal : grâce à la philologie telle qu’il la conçoit, l’identité, quelle qu’elle soit, passe au centre de la réflexion.

Jean Bollack a été distingué le 7 juin 2007 par un doctorat honoris causa décerné par le département des sciences linguistiques et littéraires de l’Université d’Osnabrück. Cette distinction rend hommage à l’étendue et à la diversité de son œuvre, à la liaison singulière qu’elle a établie entre les traditions universitaires allemandes et françaises, à son travail de traduction, à son interdisciplinarité résolue, et enfin à l’attitude critique qui a conduit le chercheur à renoncer à la reconnaissance générale au profit de l’objet de ses recherches.

APERÇU BIBLIOGRAPHIQUE

OUVRAGES SUR L’ANTIQUITÉ

Empédocle T. 1 : Introduction à l’ancienne physique. T. 2 à 4 : Les Origines. Édition, traduction et commentaire des fragments, Éditions de Minuit, 1965-1969. L’Agamemnon d’Eschyle. Le texte  et  ses interprétations (3 tomes), Presses Universitaires du Septentrion, 1981.
L’Œdipe roi de Sophocle. Le texte et ses interprétations, T. 1 : Introduction, texte, traduction. T. 2 à 4 : Commentaire, Presses Universitaires du Septentrion, 1990.
Antigone. Les enjeux d’une traduction, en collaboration avec Mayotte Bollack, Marcel Bozonnet et Patrick Guyomard, Éditions Campagne Première, 2004.
Dionysos et la tragédie. Le dieu homme dans les Bacchantes d’Euripide, Bayard Centurion, 2005.
Parménide, de l’étant au monde, Éditions Verdier, 2006.

OUVRAGES SUR PAUL CELAN

Pierre de cœur. Un poème inédit de Paul Celan, « Le Périgord », Fanlac, 1991.
Poésie contre poésie. Celan et la littérature, P.U.F., 2001.
L’Écrit. Une poétique dans l’œuvre de Celan, P.U.F., 2003.
Paul Celan unter judaisierten Deutschen, Munich, Carl Friedrich von Siemens Stiftung, 2005.

OUVRAGES SUR D’AUTRES THÈMES

Lettres à un Président sur le découragement des études grecques en France, Éditions de Minuit, 1972. 
Angelin Preljocaj, en collaboration avec Ismaïl Kadaré, Brigitte Paulino-Neto et Roman Polanski, Armand Colin, 1992.
Jacob Bernays. Un homme entre deux mondes, Presses Universitaires du Septentrion, 1998. 
La Conférence de Ratisbonne. Enjeux  et controverses, en collaboration avec Christian Jambet et Abdelwahad Meddeb, Bayard, 2007.

JEAN BOLLACK
DANS UNE FAMILLE JUIVE EN ALSACE

Mon père est né à Bollwiller en 1888, dans une famille nombreuse. Les Bollack étaient anciennement établis là. En fait, la lettre initiale, P, était passée au B dans certains dialectes rhénans dès le 17° siècle , ou même avant (Bloch est aussi une altération de Pollack, le Polonais). J’ai des documents qui remontent à l’Ancien Régime. Je ne sais pas bien ce que faisait son père, mon grand-père. Sa mère, quant à elle, dirigeait un négoce de céréales, mon père l’a aidée dans son travail dès l’âge de douze ans, portant des sacs de blés. Il me l’a assez répété quand j’avais le même âge et qu’il me voyait rentrer du lycée. Il a développé tôt des qualités d’homme d’affaires, montrant des dons remarquables de vendeur. Ce qui le distinguait parmi ses frères et sœurs, c’était aussi son attachement, largement personnel, à la tradition juive. Il s’est affirmé au cours de sa vie, compensant certainement son exclusion culturelle ; il manifestait ainsi indirectement la conscience qu’il avait de cette privation.

Du côté de ma mère, c’est différent, et plus complexe. Je commence avec ma grand-mère maternelle qui m’a proprement élevé, co-élevé : elle habitait avec mes parents. Elle est née à Habsheim, près de Mulhouse, en 1872 et portait cette date sur elle, dans sa façon d’être ; l’époque victorienne se traduisait physiquement dans la droiture qu’elle tenait sans doute autant de son père, Moïse, qu’elle n’a cessé de me présenter dans mon enfance comme le modèle de la perfection humaine dont elle se réclamait. C’était encore une famille de Bollack, plus anciennement installés à Sierentz. Ils portaient ce nom , mais faisaient tout pour ne pas être confondus avec les Pollack qui étaient de pauvres gens, souvent des mendiants, venus d’ailleurs. Eux c’était l’Occident. Le frère de mon arrière grand-mère reçut un jour une visite ; il entendit de loin, de son fauteuil, la domestique annoncer le nom du visiteur qu’elle introduisait, sans doute altéré par la distance : Pollack. Il s’exclame : « Qu’il me lèche le cul ! » ( l’alsacien est souvent très cru !).

Le père de ma grand-mère s’était déplacé dans le village voisin de Habsheim, sans doute pour assurer son gagne-pain. Ils étaient marchands de biens. Moïse laissait la place à un frère aîné Les histoires que j’entendais raconter par ma grand-mère impliquaient des traversées à pied de la forêt de la Hartz. Il s’agissait de rejoindre Kembs et d’en revenir – des expéditions. Les récits remontaient en partie à une époque où le développement du réseau ferroviaire n’était pas très avancé ; des pans, assez affaiblis il est vrai, de ma mémoire orale embrassent les années du règne de Louis-Philippe. Ma grand-mère vivait dans ce temps familial, elle se le restaurait et le transmettait régulièrement, autant que les prières destinées aux ancêtres.

C’était un monde, il semble, plus solidement installé que celui de Bollwiller, et mieux connu de moi. La connaissance encore est culturelle et économique. L’univers où ma grand-mère entrait quand elle fut mariée à Guebwiller à Léon Kahn, mon grand-père maternel, autour de 1893, représentait encore unautre monde un mode de vie  et des façons de faire bien plus élégants et brillants. Il était marchand de peaux, et partait le matin assis sur son tilbury ; il y avait une écurie, mais aussi un serviteur, on dressait la table en incluant le couvert de l’inconnu qui pouvait se présenter. Ma mère, Germaine est née en 1895 dans cette ville, et son frère Théophile (Gottlieb) – qui deviendrait un savant physiologiste connu – l’année d’après.

Or ce monde au pied de la montagne prit vite la figure d’un paradis perdu – où se concentraient les nostalgies des enfants. Le malheur s’y est installé. Le grand-père est mort en 1905. On n’avait trouvé de remède ni à la faculté de Strasbourg ni à celle de Bâle. Ma grand-mère a perdu ce qu’elle avait ; je lui ai entendu dire que les domestiques avaient volé les bijoux et l’argenterie. Elle est rentrée chez elle, accueillie, avec ses deux enfants, chez ses parents à Habsheim ; elle avait à peine alors dépassé la trentaine, et n’a pas cessé de porter le deuil, avec la hauteur que j’ai évoquée, jusqu’à la fin de sa vie, à près de cent ans.

Je retiens de la jeunesse de ma mère qu’elle a été travailler dans une banque à Mulhouse ; c’était notamment pour aider à financer les futures études de son frère, qui se préparait à faire sa médecine à Strasbourg. Les deux enfants orphelins étaient au fond déjà sortis de leur monde et marqués par la perte de leur héritage,à laquelle s’associant la nostalgie d’une ouverture autrefois promise. Le directeur de la Rheinische Kreditbank, Henri Brunschwig, où elle travaillait était de Habsheim, un ami d’enfance de ma grand-mère, il s’était élevé à ce niveau social par ses propres moyens. Comme ma mère était une jolie personne, il avait un double motif, portant sur deux générations, pour s’intéresser à elle. Par ses fonctions, il était instruit des revenus de mon père ; il devait ainsi être à l’origine du mariage qui s’est fait après la guerre, en 1919, célébré à Saint-Louis dans un restaurant casher qui s’était spécialisé dans ce genre de cérémonies. Mon père comme mon oncle, le frère de ma mère, avaient tous deux, comme beaucoup d’Alsaciens, passé les années de la guerre en Pologne, en servant dans l’armée allemande.

Je retiens aussi que pendant cette guerre de 14 les aviateurs allemands étaient logés dans les maisons réquisitionnées à Habsheim. Il arrivait à ma mère de les accompagner au piano le soir s’ils chantaient. J’ai conservé une bonne partie des romans que les officiers lui faisaient lire. Leur espérance de vie était extrêmement réduite. Germaine devait parler français avec sa mère, qui, enfant, avait été instruite en français par les bonnes sœurs, à défaut d’école élémentaire. Ce ne fut plus pensable vingt ans plus tard dans la Prusse de Guillaume II. Ma mère portait un ruban tricolore au revers de son col. La francophilie dans ces milieux juifs était sans doute trés répandue ; elle était éclairée, et voulait se rattacher positivement à une tradition libératrice. J’ajoute pourtant qu’en tant que femme qui, comme tant d’autres de sa génération, n’avait pas pu faire d’études, ni non plus pu vivre avec un homme de son choix, elle avait des intérêts,  certes centrés sur les productions littéraires parisiennes, mais qui incluaient presque autant les écrivains allemands. Ce n’était pas si courant.

Je suis né à Strasbourg. On me promenait bébé dans les jardins de l’Orangerie. Mais très vite, j’avais à peine deux ans, mon père a été chargé par les patrons de son entreprise de commerce de céréales (portant le nom de Baumann) de diriger une succursale dans la ville de Bâle. C’est là que j’ai grandi dans une maison sur les hauteurs qui dominait la ville, un bout de l’Alsace, les Vosges au loin, et un bout de la Forêt Noire. On me montrait au cours de promenades du dimanche ou d’excursions, les mausolées et les forêts calcinées des Vosges. Il n’y aurait plus jamais de guerre. C’était trop horrible. On ne pensait pas, ou on évitait d’énoncer les effets à venir, que les pertes et les deuils que la « der des der » avait déjà produits. J’ai été élevé et formé dans cette petite enclave d’Alsace, en Suisse, transférée et sans doute altéré.

Pour ce qu’il est du milieu familial, rien n’avait changé dans cet entourage : ma grand-mère est venue vivre avec nous, quittant Habsheim après la mort de sa mère. La famille au sens large, venue de plusieurs coins de France, était naturellement réunie pour les fêtes juives, Mulhouse était proche ; on s’y rendait beaucoup. Le passé m’était communiqué, le judaïsme des villages et des bourgades se perpétuait, en dépit de toutes les influences distinctes que je subissais au dehors. La différence culturelle était déjà grande au dedans, dans la maison, à commencer par l’horizon linguistique. Mon père préférait l’alsacien, ma mère résolument le français, elle s’entourait d’amies francophones, bâloises ou romandes.

Sur le plan religieux, les habitudes de ma grand-mère s’accordaient avec les attentes de mon père ; dans les prescriptions du culte et les règles de vie traditionnelles ma mère ne se retrouvait qu’à moite - ou moins. Demeurant pourtant dans le cadre du judaïsme, elle s’est rabattue très tôt sur le sionisme et militait parmi les femmes, ce qui dans la bourgeoisie alsacienne de ces années était exceptionnel.

Les membres de la Grande Synagogue,misrahi par son orientation religieuse, formaient un groupe mixte. Le rabbin Weil, qui avait succédé à Arthur Cohn, était de formation alsacienne, mais les Allemands avaient souvent une culture plus forte.Le choix révèle l’influence exercée par un e partie de la communauté . Les Polonais restaient marginalisés. Une autre synagogue, plus orthodoxe, se réclamait du courant Agouda Israël, a plus tard vers la fin de la Seconde Guerre, été préférée par mon père  ; elle était conduite par un rabbin sorti d’une jeshiva lithuanienne. L’intransigeance et l’éloignement lui convenaient mieux ; ils le mettaient à l’abri des controverses et des divergences culturelles qu’il ne maîtrisait pas. C’était un monde à part, qui avait des racines non moins fictives, mais fondées sur l’étude. D’autres valeurs, d’autres mœurs.

J’ai été élevé entre deux mondes, chez moi et en ville, en m’accommodant comme savent le faire les enfants, ayant forcément choisi, depuis longtemps du côté de ma mère tout ce qui était libérateur et se situait du côté de la nouveauté et de l’émancipation, d’autant que la culture et les ambitions, au sens fort du terme, résidaient là. Cela ne m’a pas empêché d’accompagner sagement mon père à la synagogue et de mettre les tefilim avec lui le matin ; c’était comme marginal ou complémentaire. Je me disais qu’autre chose comptait plus. Pourtant je m’instruisais à ma façon, jusqu’à un certain point. A la "schuhl", quand j’avais déjà quinze ans ou plus, je lisais des livres sur le judaïsme, du Buber ou du Rosenzweig, ou d’autres auteurs, pendant le culte, ne voulant pas introduire dans cet univers un élément non-juif.

En raison du déménagement de mes parents de Strasbourg a Bâle, quasiment au début de mon enfance, j’ai été conduit comme dans la marge d’un abandon, au sein d’une continuité. Cet abandon m’a fait connaître une dualité qui tenait certainement forcée et et pourrait paraître bancale. J’allais pourtant la vivre de façon tout-à-fait naturelle. L’unité d’un monde se découvre, elle se construit. L’enclave alsacienne en territoire bâlois, avec les fêtes juives, était davantage le transfert d’un passé qu’un présent, et, d’un autre côté au contraire, cette origine m’offrait un dépassement, avec une très large ouverture sur la modernité, parisienne et allemande, que je n’aurais peut-être pas connue ailleurs sous cette forme. Ce n’est pas seulement qu’on parlait français, et, au dehors, soit l’allemand, le bon, soit le bâlois, soit l’alsacien et encore le français, selon les interlocuteurs.

J’ai été à l’école primaire dans un faubourg de Bâle, avant d’entrer au fameux lycée classique où avaient autrefois enseigné Burckhardt et Nietzsche, largement réservé à la bonne société protestante. L’humanisme et un libéralisme assez militant l’emportaient sur la religion. N’empêche que j’apprenais à être juif dans un entourage chrétien, à m’exprimer dans une seconde langue, qui aurait pu prendre, ou qui prenait effectivement la place de la première. On me faisait suivre un enseignement supplémentaire au près d’une institutrice francophone d’origine allemande qui s’était retirée à Bâle en 1914. J’y consolidais mes connaissances, dans l’autre langue. Tout, là encore, était à la fois antithétique et complémentaire, relevait de traditions culturelles distinctes, des exercices de grammaire jusqu’à l’histoire, à la géographie et à la littérature.

Les différences traversaient plus fondamentalement le milieu familial lui-même. L’émancipation, sans doute radicale, avec ses contradictions du côté de ma mère, croisait un conservatisme beaucoup plus traditionnel du côté de sa propre mère, ma grand-mère, et de mon père. La rupture et le conflit des générations dataient d’avant-guerre ( d’avant 14), je les voyais objectivées et naturalisées devant moi, avant de les vivre. Il arrive qu’acceptées les différences arrangent les choses mieux que les compromis. Ma mère, qui n’était pas croyante, n’était pas moins juive dans le milieu lointain auquel la faisaient accéder le sionisme et ses activités sociales (les religieux à cette époque ne s’intéressaient pas au future Israël). C’est dans cet esprit que j’ai fait longtemps la prière du matin à côté de mon père, sachant que je le faisais pour lui, évitant l’affrontement. A la synagogue, où les offices se prolongeaient je lisais les auteurs dont j’ai parlé ; j’étais un bon client de la librairie juive. Je restais ainsi dans l’enceinte juive, sans vraiment suivre le rite, tout en m’ affranchissant. La dualité à la fin était interne aux traditions et aux pratiques.

Il faut ajouter que rien dans mon adolescence ne se comprend vraiment sans la montée de l’hitlérisme qui a joué un rôle pour moi, dans ma vie personnelle, un rôle primaire. Je me souviens du jour où Hitler a pris le pouvoir, j’avais neuf ans. Je pense que tout cela, les Alsaciens ne l’ont pas vécu exactement de la même manière. Dès Pessah de 1933 (si je me trompe, c’est tout au plus d’une année) les réfugiés allemands, que mon père avait rencontrés à la synagogue, ont été invités pour le seder. L’accueil de ces réfugiés ,la lutte auprès des autorité pour l’ouverture des frontières, l’organisation des camps d’hébergement ont été une occupation centrale pour ma mère, à côté de ses activités au sein de la Wizo, pendant toutes ces années, jusqu’à mon départ de Baie pour Paris en 1945.

Les étudiants ou jeunes chercheurs venus de Berlin, de Francfort ou d’ailleurs, religieux ou non, judaïsants les uns, marxistes les autres, ont beaucoup compté et sans doute durablement marqué mes orientations intellectuelles. Le judaïsme et l’appartenance à une communauté minoritaire étaient transformés par la réalité qui réunissait ces persécutés, comme dans une société dense – une présence dont on ne pouvait pas se séparer sans se renier soi-même, alors que le fait de pouvoir les soutenir masquait la réalité, non moins dense, d’une menace commune. Voyait-on que nous étions aussi exposés qu’eux ? La question reflète la particularité de cette expérience faite très largement dans une maison comme la mienne, où les réfugiés entraient et sortaient, dans un pays qui n’était pas occupé.

On analyse facilement aujourd’hui les origines politiques d’une différence helvétique ; mais on vivait alors, au même titre que beaucoup de victimes, dans le sentiment illusoire d’une fausse assurance. Comment faire autrement dans le bonheur, devant le malheur qui n’était pas vraiment le nôtre ? Je crois que je n’ai jamais pu traverser cette frontière, ayant survécu sans avoir vraiment échappé à la mort. C’est toute la fausseté d’une distinction arbitraire, originairement économique, et tout le drame, partout le même.Les juifs riches de l’Europe riche se sont mis un bras devant les yeux pour ne pas voir que la richesse ne les protégerait pas des fours crématoires. C’était une faute, et pas seulement une erreur d’évaluation. Il n’y avait pas de différence, il n’y en aurait pas, entre eux et les millions de pauvres Pollack. Ils croyaient au fond d’eux-mêmes que les « autres » étaient les seuls à pouvoir être sacrifiés.

L’autre question, que l’on se pose aujourd’hui est de savoir ce qu’on savait des exterminations. La censure jouait son rôle. La neutralité imposait le silence ; on pensait que la parole mettait la survie du pays en péril. Je me souviens du jour d’une fête juive où le rabbin Weil monta sur sa chaire,un jour de Rosh Hashana ou de Soukhot, peut-être en 43, je ne saurais le dire avec précision, et parla vec une gravité qui n’appartenait à aucun discours connu. C’était une voix d’outre-tombe, elle brisait la censure et faisait entrer l’abîme dans les murs de la pauvre "schuhl".