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GEORGE STEINER : CONFÉRENCE INAUGURALE

Message de George Steiner

Ne pas pouvoir être parmi vous m’attriste profondément.

Strasbourg incarne la rencontre des éminentes présences historiques et spirituelles de notre Europe, du monde latin et français avec le génie toujours inquiétant mais essentiel de l’Allemagne. Cité où s’affrontent l‘ecclesia et la Synagogue, Goethe et Marc Bloch.

Dans toutes mes inadéquates recherches le nœud linguistique et culturel que réalise Strasbourg a été comme inhérent. Les guerres qui ont sillonné cette ville altière, les projets politiques-juridiques dont elle témoigne sont le cadre de cette tension millénaire, de cette récolte d’avenir que nous appelons l‘Europe. Nous y vivons en ce moment des heures troublantes. Le cynisme, la fatigue sociale, voire la corruption s’insinuent dans une bureaucratie devenue tentaculaire. Et néanmoins : une réunion comme celle-ci affirme que la vie de l‘esprit reste possible, que se maintient envers et contre tout le paradoxe d’un luxe indispensable, d’une responsabilité envers le rêve.

Si j’ai ma place ici et aujourd’hui, à cette « fête de l’âme », pour emprunter une phrase à Hölderlin, c’est dû à Pierre-Emmanuel Dauzat. C’est lui que nous honorons, Prince des traducteurs, penseur face au poème – songez à sa relation avec Yves Bonnefoy – historien des idées – citons ses travaux sur la Gnose – Pierre-Emmanuel a sacrifié un labeur intense, un temps déjà formidablement chargé (quand dort-il ?) à mes textes. Bien souvent ses versions les dépassent, trahison bénie des grandes traductions. Il me comprend mieux que je ne me comprends moi-même et me dirige vers un mystère crucial : regagner une demeure familière, mais jamais avant reconnue. Ma reconnaissance envers cet éclaireur prodigieux est, au sens propre du mot, indicible.

D’autres présences ici me comblent. Celle de collègues universitaires. De l‘éblouissante Cécile Ladjali dont la virtuosité et l’érudite sensibilité animent le dialogue toujours frustré, toujours impératif entre Orient et occident.

Un dicton du maître Hassid, le Ba’al Shem a déterminé mon existence : « Toujours la vérité doit être en exil. » Mais à Strasbourg, en cette très riche heure, je n’en suis pas si sûr.

Merci encore.

INTRODUCTION PAR PIERRE HARTMANN,
directeur de l’École doctorale des Humanités
à l’Université de Strasbourg

Né à Paris, en 1929, de parents juifs d’origine viennoise, George Steiner a grandi à New York, étudié à Chicago et Harvard, obtenu son doctorat à Oxford avant de vivre et d’enseigner à Genève et à Cambridge tout en gardant la nationalité française. « Je suis une sorte de survivant », disait-il de lui-même. Rescapé de l’holocauste assurément, mais aussi survivant de Babel puisque retournant ironiquement à son profit le vieux châtiment biblique de la pluralité des langues et de la dispersion consécutive des nations.

Ne pensez pas que je force le trait : « Sans en être jamais conscient, j’ai eu une veine folle grâce à M. Hitler, auquel je dois tant de mon éducation ; il fallait toujours changer d’école, de culture et de langue, c’était merveilleux » (peut-être faudrait-il apprendre aux tyrans à mieux réfléchir aux effets contre-productifs de leurs délires pour les refroidir un peu). Voici en tout état de cause George Steiner définitivement polyglotte et cosmopolite, tenant entre ses mains expertes tous les fils de la culture européenne et nourrissant son œuvre foisonnante quoique profondément unifiée du croisement incessant de toutes les langues européennes, de la philosophie, de la littérature, de la musique aussi dont il était si profondément imprégné.

L’œuvre de George Steiner est vaste, s’étend sur un bon demi-siècle et comporte aussi bien des études très pointues que des essais plus généraux, sans compter une monographie et des textes de fiction dont certains firent scandale en leur temps. Brassant une immense culture, mais une culture vivante qui est au vrai son oxygène, elle impose l’évidence de ces monuments bâtis non certes à l’abri du temps, avec lequel nous le verrons elle entre constamment en résonance, mais sans précipitation ni souci de mode ou de carrière, dans un dialogue secret et fécond, nourri du fond des bibliothèques, avec quelques figures majeures de notre époque, philosophes ou poètes entre lesquels il ne cesse de jeter d’étonnantes et fructueuses passerelles.

L’imposant volume que vient de publier son principal traducteur français, Pierre-Emmanuel Dauzat, en propose une voie d’accès précieuse, sans permettre bien sûr d’en faire complètement le tour. […]Un premier massif textuel comprend l’essentiel des écrits consacrés par George Steiner au genre tragique, dont il ne cessa de scruter l’évolution complexe en relation avec le cours de la grande Histoire. D’abord, bien sûr, La Mort de la tragédie (qui est au fond une histoire de la tragédie des Grecs à nos jours) et puis ce grand livre devenu un véritable classique des études comparatistes, Les Antigones, œuvre d’une richesse et d’une profondeur de pensée qui outrepasse largement ce qu’on est en droit d’attendre de son titre quelque peu laconique.

Un second massif textuel regroupe des écrits où résonne sinistrement la catastrophe majeure du siècle passé, cet holocauste dont l’auteur est lui-même réchappé. En prolongement au Château de Barbe-Bleue, ample méditation sur l’impuissance de la culture à endiguer la barbarie là où elle ne s’en est pas fait carrément la complice, deux chapitres extraits de Langage et silence ainsi que le désormais fameux « Monologue de Lieber » tiré de l’œuvre de fiction intitulée Transport de A.H. Le massif proprement babélien n’est pas omis, et le lecteur découvrira de surcroît cette sorte d’autobiographie intellectuelle modestement appelée Errata et sous-titrée Récit d’une pensée, œuvre qui ne peut que résonner sympathiquement à des oreilles strasbourgeoises, puisqu’elle est dédiée à Alexis et Monique Philonenko.

Mais avant d’envisager l’œuvre, c’est vers la personne de George Steiner que je souhaiterais me tourner d’abord. George Steiner qui devait être aujourd’hui parmi nous, ayant répondu avec une charmante spontanéité à notre invitation, mais actuellement empêché par des ennuis de santé que nous espérons passagers, ayant encore tant de choses à nous dire et tant d’ouvrages à écrire, pour l’achèvement desquels nous lui souhaitons une prompte rémission. Empêché donc de venir jusqu’à nous, mais présent par une lettre qu’il a eu à coeur de nous adresser, que je tiens présentement entre mes mains, qui m’émeut d’avoir été rédigée sur une antique machine d’avant ces mutations technologiques à l’égard desquelles il lui est arrivé d’exercer avec lucidité et de façon souvent prémonitoire sa verve ironique et suspicieuse. [Lecture de la lettre de George Steiner]. À défaut donc d’avoir parmi nous George Steiner en personne, nous avons le plaisir de recevoir quelqu’un qui le connaît bien, qui en est même un interprète autorisé, à la fois pour partager certaines de ses préoccupations fondamentales et pour avoir publié un entretien avec lui, sur cette base commune.

Cécile Ladajali, vous êtes d’ascendance iranienne, agrégée et docteur ès lettres, professeur dans l’enseignement secondaire et chargée de cours à l’université de Paris III. On a pu vous entendre sur les ondes et vous êtes aussi une romancière féconde dont le prochain ouvrage est actuellement sous presse. Vous partagez avec votre maître (on peut bien appeler ainsi l’auteur de Maîtres et disciples) une profonde et très sincère inquiétude relative au délitement patent de la langue, partout perceptible, à la difficulté à se faire entendre dans un idiome autre que celui bruyamment imposé par les médias, à l’altération, d’autant plus dangereuse d’être trop souvent déniée, de la notion et de la pratique même de la transmission – cette transmission du savoir et de la culture qui est au fondement de toute civilisation.

Cette inquiétude et ce souci, vous les avez éprouvés dans votre tâche d’enseignante, ayant été affectée, comme d’usage en début de carrière, dans des zones réputées difficiles et même en l’occurrence de sinistre mémoire : à Drancy, ça ne s’invente pas ! Mais dans cette première affectation, l’administration aux multiples détours vous réserve une de ces surprises symboliques dont elle a le secret, et dont une intelligence comme la vôtre sait immédiatement tirer parti : c’est au lycée Évariste Galois, ce génial mathématicien dont les ardentes convictions républicaines le firent tuer en duel à l’âge de vingt ans, et qui consacra sa dernière nuit à transmettre, c’est exactement le terme, tout à le fois son crédo politique sous la forme d’un Manifeste, et ses découvertes mathématiques sous celle de deux Mémoires destinés à faire date dans cette science. Vous voilà donc en poste, sous le double signe de la barbarie et de la résistance culturelle à l’oppression, thèmes steinériens s’il en est.

Et c’est en enseignant la poésie à des élèves principalement issus de classes défavorisés, en pratiquant avec eux la poésie à Drancy dans sa double détermination négative, historique et socio-culturelle, que vous rencontrez George Steiner, fasciné par votre expérience ainsi que par la publication des poèmes de vos élèves, dont il aura la générosité de préfacer le recueil. De votre déjà longue expérience professionnelle, vous avez tiré un essai remarqué, joliment intitulé Mauvaise langue ainsi qu’un livre d’entretiens avec George Steiner, précisément intitulé Éloge de la transmission.

CÉCILE LADJALI :
POUR GEORGES STEINER

Présenter le philosophe, le philologue, l’herméneute, le critique littéraire, le romancier, le poète requièrerait une lanterne magique ainsi que de longues heures à contempler les ombres dansantes sur les murs de cette caverne. Étourdissant programme en vérité car il est celui de son oeuvre. Oeuvre monde, celle de la grande culture d’avant guerre et que notre société aux humanités déclinantes appelle désespérément.

Car je ne sais pas ce qu’il en est de vous, mais je suis avide quand je lis Steiner. Avide de beauté, d’intelligence, de discernement. Avide de sévérité aussi car ces réflexions sur le coeur humain, exemptes de toute complaisance, obligent souvent à regarder Méduse en face.

De l’amitié

Pourtant, quand on devient son hôte, en le lisant ou en soupant avec lui, il s’agit de survivre à la pétrification. Et je souhaite commencer par évoquer George Steiner et ses amitiés. Les amis de Steiner sont nombreux ici ou en pensée. Je songe avant touà Pierre-Emmanuel Dauzat, le maître d’œuvre du Quarto, le magicien de cet opus magnum. L’amitié entre les deux hommes s’énonçait déjà dans la belle édition bilingue, Dix raisons possibles à la tristesse de penser, livre dédié à Pierre Emmanuel, et qui, dans sa présentation-même, suggère un dialogue incessant et passionné entre l’auteur et son traducteur.

Il n’est pourtant pas toujours facile d’être l’hôte de George Steiner . Nous sommes parfois malmenés, poussés à bout. Mais la gageure est de continuer à avancer, honteux, penauds, fragiles, puisque c’est à ce moment précis que la conversation peut avoir lieu. Commencer à penser avec honnêteté c’est rencontrer l’autre, l’effroyable altérité. Avec son intransigeante aimante, Steiner nous oblige à passer le Rubicon.

Les affinités électives de George Steiner ont donc de quoi étonner et c’est souvent lui qui a tenté le Diable. L’amitié qui le lia au philosophe Pierre Boutang sidère. Camelot du roi, membre de l’Action Française, ce dernier fut mis au ban de l’Université. Seul à se lever en public pour venir lui serrer la main, Steiner insista pour qu’un titre de doctorat Honoris causa lui revienne. Puis il sut tisser avec son ami un dialogue essentiel autour d’Antigone et du sacrifice d’Abraham, afin qu’à l’aune de ces deux figures tragiques s’énonce une réflexion profonde sur Auschwitz. Les désaccords entre les deux hommes étaient abyssaux : ontologiques, théologiques. Et pourtant, quand on demande à GS pourquoi il aimait Boutang, il convoque Montaigne : « Parce que c’était lui, parce que c’ était moi. » Quant à Boutang, il lui dit à la fin d’un entretien télévisé : « J’ai envie de demander qu’on supprime l’émission et qu’on s’enferme pendant quatre jours à travailler et à approfondir ce que nous avons, ainsi, plus ou moins trouvé, inventé ; et c’est pourquoi je veux vous remercier d’une seule chose dont je peux remercier quelqu’un : d’exister. »

Sa rencontre avec Luckacs à Budapest en 1957 est narrée dans Langage et silence à travers un chapitre intitulé « Le pacte avec le Diable » ! Diable d’homme dont pourtant Steiner s’éprit : « I fell in love with him. »
Un sinistre soir de pluie Steiner rend visite à Rebatet. L’homme – ancien collabo, influencé par Céline, tâcheron à Je suis partout – est plus sinistre encore que la nuit humide qui enveloppe le monde. Mais pour Steiner l’auteur des Deux étendards est un génie. Son livre raconte l’amitié profonde entre deux amis français de l’entre deux guerre, et au regard d’une telle prose Steiner pense qu’un dialogue est possible, que l’intelligence pourra faire entrer le jour dans le triste pavillon de Pontoise. Rien de tel... Mais George Steiner a dit quelque part qu’il avait « la maladie de l’espoir ».

Quant à moi, j’avais fort naïvement organisé une rencontre entre Steiner et le grand poète palestinien Mahmoud Darwich. Steiner y tenait. Je pensais qu’on pourrait faire la paix Carrefour de l’odéon, à la tombée du jour. Or la soirée fut difficile. La bande de Gaza était à feu et à sang, certains fondamentalistes souhaitaient la disparition pure et simple d’Israël. A table, la douleur de l’époque, l’incompréhension réciproque paralysèrent le langage. Il eut fallu plus de temps. Mais Darwich est mort quelques mois après la rencontre, ne laissant à Steiner qu’un poème... ce qui était déjà peut-être beaucoup plus qu’un signe.

Éros pédagogue

Si certains de ses fellows sont devenus ses amis, le fondateur du Churchill College, l’instigateur avec Étiemble de la littérature comparée est avant tout un maître.

« L’enseignement authentique est une vocation. Un appel. [...] Rabbi en hébreu veut dire tout simplement maître. » Et Steiner l’est au plus haut point car il sait qu’« enseigner sérieusement, c’est poser les mains sur ce qu’il y a de plus vital dans un être humain » et que « le mauvais enseignement est, presque littéralement, meurtrier ». Les mauvais maîtres « travaillent à abaisser leur étudiants à leur propre niveau de fatigue indifférente. Loin d’ouvrir Delphes, ils le ferment ».

Dans Maître et disciples, il décrit cette érotique de la pensée entre le professeur et l’étudiant. Une sorte de rapport amoureux, ayant pour noyau la libido sciendi, laquelle n’est pas toujours étrangère au sadisme ou à l’envie. Mais parfois, « Comme dans les labyrinthes de l’amour, le don devient réciproque », écrit Steiner, avant de citer Celan : « Je suis toi, quand je suis moi. » En outre, l’électricité de sa personne, l’énergie de l’intuition déployée en public font de lui un orateur hors pair, un brin cabotin. L’Éros pédagogue est l’un des nombreux dieux païens de GS : « Éros et enseignement sont inextricables. C’est vrai avant Platon et après Heidegger. Les modulations du désir spirituel et sexuel, de la domination et de la soumission, l’interaction de la jalousie et de la foi, sont d’une complication, d’une délicatesse qui défient l’analyse exacte […] les renversements de rôle sont constants : c’est Béatrice, l’enfant bien-aimée, la femme adorée, qui devient le maître-maîtresse de l’âme du pèlerin. […] un maître est l’amant jaloux de ce qui pourrait être. »

Mais qu’il est difficile d’être l’élève de Steiner, sachant qu’« éduquer signifie conduire en avant, fût-ce à travers les jardins d’enfants de l’enfer » ! Ce sont ses mots...

« Le postier »

Même si une grande part de sa vie est dédiée à l’enseignement universitaire, GS a toujours été très âpre à l’endroit des mandarins installés, des exégètes, responsables de l’inflation de commentaires qu’il trouve obscènes, parce la critique oublie trop souvent qu’elle est au service des textes et non l’inverse. Rien ne déplait tant à GS que le poussiéreux « bavardage distingué » des bibliothèques.

« Les intuitions universitaires sont incapables d’éduquer un homme pour en faire un homme », écrit-il. « Les philosophes universitaires infligent leur propre vacuité. Sont-ils possédés de quelque étincelle, qu’ils divulguent ce qui ne devrait être révélé qu’aux intimes. D’où la castration, l’impuissance de la philosophie universitaire. […] Nietzsche fut, après Kierkegaard, le premier à le voir clairement : l’alliance entre l’université et le journalisme, entre la pensée et le grand bavardage. » Car GS restent persuader que le miracle de la transmission d’un savoir réussi ne peut se réaliser que dans un tout petit cercle d’initiés, au sein de cet ilot de résistance et de grâce qu’est la salle de classe.

Un livre comme Réelles présences sape les excès du déconstructionnisme : « La déconstruction n’a rien à nous dire d’Eschyle ou de Dante, de Skakespeare ou de Tolstoï. » La déconstruction n’a inventé aucun nouveau langage et pire encore « elle peut s’accommoder de cette impasse. S’autodétruire, s’autorévéler, s’abolir […] entretenir de persistantes illusions de références artistiques : de telles infirmités sont entièrement conformes à ses intentions. » Parlant de ses collègues et d’un Derrida, a qui il lui arrive de reconnaître le génie, les positions du professeur Steiner peuvent donc sembler cocasses. Pourtant de livre en livre, l’homme persiste et signe, aimant à rappeler qu’il est « le postier » et non « l’auteur de la lettre », la confession lui offrant alors toute latitude pour sortir des sentiers battus de l’austère critique et commencer à créer.

Solliciter les bons hospices de la fée intuition, George Steiner l’avait déjà tenté avec sa thèse de Doctorat La Mort de la tragédie. Devenue un classique aujourd’hui, l’oeuvre n’avait pas en son temps sut séduire le sévère directeur de thèse du jeune Steiner. Il se logeait déjà dans la démarche intuitive de l’étudiant une force vitale, une honnêteté face aux œuvres – irréductibles au jargon universitaire – une justesse de ton et de vision, qui crispèrent le professeur très docte. La soutenance fut douloureuse et il est évident que ce lancinant rappel - je suis le postier et non l’auteur de la lettre –, sans doute davantage destiné aux autres qu’à lui-même, fait écho à un moment originel où beaucoup de choses se sont cristallisées.

Je me souviens d’un moment en Sorbonne où il fustigea les précieuses ridicules du monde universitaire germano pratin, opposant l’arrogance des sciences humaines à l’honnêteté des mathématiques qui, elles, ne peuvent pas bluffer. « Dans les mathématiques pures, l’abstention de toute mondanité est inscrite dans les codes algébriques. »

Mais aussi George Steiner se rappelle que les clercs ont pu trahir et, souscrivant au livre de Benda, il veut rester cet électron libre,« mi pyromane, mi danseur de mot », comme le dit de lui son ami Georges Nivat.

Oublier les genres et créer

On l’aura compris, George Steiner est de ceux qui ne place rien au-dessus de la création. Steiner s’inscrit dans la lignée des abstractionnistes juifs qui ont cherché à travers la littérature une manière de lire le monde. Steiner pense l’œuvre d’art au sein de l’Histoire. Il n’est un pas un philosophe à système. Il est de l’autre famille, de celle des Nietzsche, des Hölderlin des Novalis qui lorsqu’ils poétisent pensent loin. Le langage tendu à l’extrême, fait résonner le sens pour le libérer et le répandre au point d’en pénétrer nos consciences. C’est là tout le propos inspiré d’un ouvrage comme Poésie de la pensée. Grammaires de la création est l’un de ses livres les plus admirables, parce que c’est la poésie du langage qui en forge la philosophie et ce à la faveur de chaque idiome, de chaque image soumise au vibrato de la syntaxe. Je ne peux pas faire mieux que de citer quelques phrases du livre : « Le discours philosophique est une musique de la pensée »  ; « La théologie négative a toujours été un actionnaire secret » ; « Une sépulture est la mort d’une pierre »  ; « L’absence de Lear est formidablement là »... Certainement conscient de cette grâce qui est la sienne, GS a écrit ailleurs : « La philosophie moderne, dans ce qu’elle a de meilleur, a quelque chose de l’incandescence pénétrante mais désincarnée d’un rayon de lumière pris au piège, implosé, entre des miroirs . »

Si le philosophe est poète, il lui est aussi arrivé d’être romancier. La réflexion ininterrompue autour de la barbarie et d’un témoignage à apporter se poursuit avec le roman Le Transport de A. H., dont Steiner narre en ces termes les conditions de rédation : « Dans Le Transport de A.H., j’ai tenté d’exprimer ma conviction selon laquelle une antimatière pourrait détruire l’univers, comme il y a un langage et un antilangage. J’ai écrit entièrement ce texte en quelques nuits dans un état de crise, à Genève où j’ai connu une solitude sans pareille […] J’ai été écrit par le texte . » D’autres fictions comme A cinq heure de l’après midi, ou des recueils de nouvelles tel Anno Domini, prolongent romanesquement la réflexion philosophique sur la question du mal. Ce qui reste sidérant est l’étrange consubstantialité des formes entre elles pour qu’une pensée jaillisse. Un premier livre pose les bases d’une réflexion, laquelle continue et trouve sa coda ailleurs. Ainsi, l’affirmation des Grammaires de la création implique George Steiner lui-même : « C’est un poète et romancier qui est peut-être le plus près de rendre conceptuellement sensible le problème de l’innovation philosophique. »

Enfin, je manque de temps, mais il faudrait redire ici combien la musique occupe une place centrale dans l’œuvre humaniste de George Steiner qui nous enchante en comparant La Mort de Virgile à une cantate, se nourrit de la correspondance entre Mann et Adorno au sujet du Docteur Faustus, et rappelle que « Poser la question – Qu’est-ce que la musique ? pourrait bien être la façon de demander – Qu’est-ce que l’homme ? »

Tragédie absolue

De La Mort de la tragédie, en passant par Les Antigone, jusqu’au chapitre VI de Passions impunies, intitulé « Tragédie absolue », la tragédie semble ce fil rouge que George Steiner dévide à l’infini dans le labyrinthe de son oeuvre. Le noyau dur de sa pensée est Auschwitz, auquel il associe le principe de « tragédie absolue » qu’il définit en ces termes : « Dans le tragique absolu, le crime de l’homme est qu’il est, qu’il existe. […] Le tragique absolu est donc une ontologie négative. […] Durant l’Holocauste, le Gitan, le Juif, avait très précisément commis le crime d’exister. Ce crime là s’attachait par définition au fait d’être né. […] Venir au monde, c’était venir à la torture et à la mort. »

Dans La mort de la tragédie, George Steiner différencie le monde hellénique du monde juif. « La tragédie est étrangère à la vision judaïque du monde. » La tragédie occidentale est grecque. Il n’y a pas de tragédie juive. Les dieux grecs sont cruels et injustes ; or « Jehova est juste même dans sa colère », rappelle-t-il, et après l’épreuve reste toujours l’espoir messianique d’une reconstruction. Mais Auschwitz inaugure ce que GS nomme « l’éclipse du messianique ». C’est au même moment que le langage se fige, se calcifie. Les mots et le monde de la scène deviennent des espaces gris, sans transcendance, sans espoir. Le suicide de Phèdre recouvrait quelque noblesse, parce qu’il était encore éclairé par le noir soleil d’une déesse en colère. Or Vladimir et Estragon, les protagonistes de En attendant Godot, attendent sans comprendre dans la nuit un Dieu qui s’est absenté tandis que le suicide même leur est refusé.

En 1999, j’avais fait lire à mes lycéens de Drancy le livre de George Steiner, Dans le Château de Barbe-bleue, livre qui, placé sous les ténébreux hospices de l’opéra de Bartok, mettait en avant le paradoxe de la culture qui au XXe siècle n’avait pu empêcher la barbarie, battant ainsi en brèche le grand rêve des Lumières. J’ajoutais à la lecture de ce livre la phrase radicale d’Adorno : « plus de poésie après Auschwitz ».

Scolarisés à Drancy et connaissant l’histoire sinistre de leur ville, les lycéens refusèrent le postulat nihiliste du philosophe allemand et tinrent à écrire des poèmes – sur l’enfer – puis à les envoyer à Steiner. Quelques jours après l’envoie, je reçus une lettre du professeur de Cambridge : « Madame, je suis profondément ému par les écrit de vos élèves, car ce n’est pas à l’université mais dans le secondaire que se mènent les luttes décisives contre la barbarie et le vide et cela à l’ombre atroce du nom de Drancy. » Les poèmes allaient être publiés, George Steiner proposa de les préfacer car il fut sensible au fait que face au souvenir de la barbarie et du vide, les enfants d’une banlieue difficile et tristement fameuse avaient eu le réflexe de la poésie.

C’est vers elle que Steiner se tourne quand il s’agit de penser l’innommable. Il dit avoir un talisman dans la vie : la poésie de Celan, avec sa « langue au nord du futur ». George Steiner a narré sa découverte d’un petit livre de Celan dans une librairie de Francfort : « Je sus avec certitude que les poèmes et la voix de Paul Celan [...] allaient changer ma vie intérieure comme seuls peuvent le faire, l’art, la musique, la pensée métaphysique et philosophique ou la poésie dans leur forme la plus haute. »

Ainsi la langue de Celan fait définitivement entrer le théologique dans son œuvre philosophique. « Un poème de Celan est un absolu [...] brouillé avec le langage . » Mais cet absolu reste pour George Steiner ce qui pourrait confondre le déclin du messianique et inverser le processus. La langue au Nord du futur de Celan semble dire cela : « Le langage des pierres, celanisme crucial, a désormais une vérité silencieuse qui est niée à tout bavardage humain. C’est l’un des indices prémonitoires d’une épiphanie possible. »

Si Heidegger attira George Steiner dans un premier temps, au point qu’il lui consacra un livre la rencontre décisive avec l’art si mutique de Celan lui permet de parachever sa réflexion consacrée au philosophe allemand. Dans Poésie de la pensée, GS évoque la rencontre du 25 juillet 1967 entre les deux hommes. Ce jour là, Celan rendit visite à Heidegger au cabanon de Todtnauberg. De cette cette rencontre nous ne savons rien, « Tout ce que nous possédons, c’est le poème [« Todtnauberg »] et le baragouin d’essais de décodage, souvent dénué de fondement », maugrée Steiner. Car « L’interprétation de Todtnauberg comme souvenir d’une déception abyssale, d’une non communication envahie par la présence de la Shoah, tombe sous le sens ».

Un soir, lors d’une conférence sur Celan et Heidegger à l’Ecole Normale Supérieure, le ton était monté entre GS et quelques membres du public qui subodoraient ce qui s’était dit ce jour là : certainement Celan était-il allé chercher auprès du philosophe allemand une sorte de demande de pardon... Je revois alors Steiner sortir de ses gonds : « Cela eut été totalement obscène, madame ! » Pour ma part, je suis incapable de prouver ce que j’ai senti à ce moment précis, mais j’ai su qu’il avait raison. Dans Grammaires de la création, il a tenté ce seul commentaire, plus proche de l’énigme que de la fade et prétentieuse spéculation : « Reste une image, un mythe impénétrable, peut-être, au sens de Platon. Pensée philosophique souveraine, poésie souveraine, côté à côte, dans un silence qui ne signifie pas de signifier, mais qui est aussi inexplicable. Un silence qui tout à la fois sauvegarde et essaie de transcender les limites de la parole qui sont aussi, comme dans le nom même de ce cabanon, celles de la mort. »

Extraterritorialité : du juif errant aux errata

L’idéologie diasporique propre à Steiner est aussi une image de son oeuvre. Il est « Luftmensch », homme aux semelles de vent, comme le nomme son ami le romancier Claudio Magris. Le destin d’un Juif qui a échappé à l’Holocaute est de rester un Juif errant. GS dit que sa valise est toujours prête. Né à Paris, Steiner a fui en Amérique au début de la guerre, puis a choisi de vivre en Angleterre. Il a cependant garder sa nationalité française et se souvenant des mots de son père, il est resté en Europe pour ne pas donner raison à Hitler.

Vous ne le savez peut-être pas, mais lors d’une conférence - quand celle-ci n’est pas totalement improvisée - Steiner a des notes rédigées en anglais sous les yeux, qu’il traduit simultanément dans la langue du public qui se trouve devant lui. C’est un jeu de l’esprit qui le ravit.

Si les auteurs français – Racine, Claudel, Proust, Char, Péguy, Valéry – occupent une place essentielle dans son existence, Steiner cultive une attirance naturelle pour la littérature en exil et des maîtres tels Nabokov, Beckett, Borges. Tous les trois ont écrit dans une langue qui n’était pas la leur. George Steiner inscrit leurs œuvres au centre de sa réflexion sur la puissance matricielle du multilinguisme, persuadé que ce kaléidoscope des grammaires et du lexique projette sur le texte une lueur unique. Steiner est l’hôte de plusieurs langues. Sa conscience poreuse va à la rencontre de l’autre – de l’étrange musique de l’autre – se rendant vulnérable et forte en même temps par le mépris souverain de tout ancrage.

La bénédiction de Babel

« Ma mère [...] viennoise jusqu’au bout des ongles, commençait une phrase dans une langue pour la finir dans une autre. Elle paraissait inconsciente des modulations éblouissantes et des glissements d’intention qui en résultaient. Les langues volaient à travers la maison. L’anglais, le français, l’allemand, dans la salle à manger et au salon. L’allemand, postdamois de ma nurse dans ma chambre d’enfant ; le hongrois à la cuisine où, par accident ou par dessein, une succession de dames magyares [...] préparait les plats préférés de mon père. Je n’ai aucun souvenir d’une première langue ou d’une langue souche. »

Babel n’est pas une malédiction pour Steiner. La forêt des langues dessine le paysage enchanté de la tendre enfance et de l’amour. Et la phrase de Brantôme au sujet de Charles Quint illustre à merveille ce dont GS est absolument certain : « Autant de langues que l’homme sait parler, autant de fois est-il homme ». Mais le monde après Babel est aussi celui de la post-modernité. Et, en dépit de du potentiel infini de création que Babel suppose, les innovations authentiques, les inventions sont rares. « Celui qui a quelque chose de vraiment original à dire, dont les innovations linguistiques ne se limitent pas au dire mais s’élèvent au vouloir dire (...) celui là donc représente l’exception . »

« Le grand art, la poésie fulgurante sont du déjà vu, qui éclaire, afin qu’on les reconnaisse, des lieux éternels, intimement familiers à notre souvenir historique et ethnique. On est déjà passé par là », ajoute-t-il, en soupirant presque... Je me suis pris des volée bois vert quand j’ai fait lire à Steiner des textes par trop inspirés de la prose fin de siècle : « Non ma petite, pas en l’an 2000 ! Pas Diaguilev et le nougat rutilant des ballets russes ! Lis Sartre. Lis Beckett. »

Je suis souvent découragée quand il me dit que le roman est un genre moribond aujourd’hui. Je lui dis : « Il y a Lobo Antunes tout de même... » Et il me répond : « Mais ma petite fille, il y a eu Faulkner avant lui. » Cependant je suis attentive au fait que, de façon récurrente, dans ses livres ou conversations, revient le lancinant rêve que peut-être en ce moment, en Asie ou un Amérique du Sud, un nouveau Shakespeare est à l’œuvre. Et j’aime à croire que le vibrant panégyrique qu’il fait des sciences dures, en les opposant avec rage à nos pauvres sciences humaines déclinantes, contient une bonne dose de provocation.

Conclusion

Même s’il en doute, à force de regarder du côté de la création poétique et de s’y adonner avec tant de joie, Steiner a été puni : il est devenu le personnage de deux livres : dans la traduction allemande du roman d’Orsena, Deux étés, et dans la pièce du dramaturge Brian Friel, traductions.

L’école de Francfort, Adorno, Bloch, Benjamin, Lukacs, Goldmann,Wittgenstein, Scholem, Celan : l’héritage revendiqué de Steiner sédimente une oeuvre singulière qui embrasse et laisse résonner toutes ces voix. Et s’il plait à GS de ne pas toujours dévoiler ses sources – raison pour laquelle il est si difficile de se faire l’exégète de son œuvre – c’est parce que chaque moment de sa pensée nous ramène à la phrase de Celan : « Ceux qui disent la vérité disent des ombres. » Et aussi, en disciple de Wittgenstein, il sait que ce dont on ne peut parler il faut le taire, préférant placer la vérité dans le mutisme ou l’ontologie d’un secret.

Nous sommes à Strasbourg, où l’Europe et la littérature sont célébrées. Alors que chantent une fois encore les mots de notre hôte, telle une invite à nous mettre au travail : « Dans un univers en proie à un fondamentalisme meurtrier (...) l’Europe occidentale peut avoir le privilège impératif d’élaborer et de promulguer un humanisme laïque. Si elle peut se purger de son propre héritage ténébreux en affrontant cet héritage sans faiblir, l’Europe de Montaigne et d’Érasme, de Voltaire et d’Emmanuel Kant pourrait, une fois encore, servir de guide . »